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Le processus de création

 

Accompagnement technique : les définitions, précisions et renvois seront indiqués par des notes similaires au fur et à mesure de cet article

 

J’écris depuis aussi loin que je me souvienne. J’ai toujours su que je voulais créer. Aujourd’hui, après vingt ans d’une trajectoire qui m’a mené aux tréfonds de la poésie, au creux des nouvelles, des scénarios aujourd’hui, du cinéma, de l’écriture en général et en particulier, ainsi qu’ayant touché un peu à tout, je vis au jour-le-jour avec une connaissance et une compréhension claire de la manière dont mon cerveau tourne, comment il produit ces mondes bizarres, ces bizarreries qui font sens, créant un sens à des choses absurdes.

 

Cet article se fonde sur mes lectures et recherches dans le domaine, en particulier les avancées dans notre compréhension du fonctionnement du cerveau au niveau neurologique. Néanmoins, je ne me sers de ces recherches que comme vérification de la justesse de mes idées. Cet article est donc avant tout une vision personnelle, basée sur mon expérience du fonctionnement de mon cerveau. C’est une proposition de description qui ne se veut pas théorie universelle du processus de création, mais une stimulation à la réflexion de toute personne qui s’est déjà posé la question de savoir d’où viennent ses idées.

 

Les références que j’aurai utilisé seront citées à la fin de l’article.

 

Le cerveau est un artiste hors norme, et savoir l’utiliser à plein est un art que j’ai peaufiné, encore et encore, jusqu’à ce que chaque acte de ma vie contribue à enrichir ce pot commun qu’est mon inconscient, mer agitée et vivante de noeuds et de liens. Tel un Dieu pêcheur, je travaille maintenant à récolter les résultats de ces années de récolte et de stimulation du travail inconscient.

 

Car avant tout, ce qui définit pour moi le processus de création dans l’essentiel de son déroulement, l’essentiel de ce qui y est créé, c’est ce brassage permanent d’idées, de concepts. Chaque cerveau a son organisation. La mienne n’est pas logique, dans le sens A+B+C=D. Elle n’est pas linéaire, et n’obéit pas à la causalité. Pas de cause ni de conséquence. Pas de temporalité non plus. Le classement des émotions, des idées, des souvenirs et des projections ne se fait selon aucune ligne claire, aucune organisation un tant soit peu systématique.

 

Ceci est le cas de tout inconscient d’ailleurs. La pensée inconsciente n’obéit pas aux règles de la réalité (espace, temps, gravité, logique, limitations,…). Simplement, la réalité nous impose une conscience de ce qui nous entoure. Une conscience qui se fonde justement sur ces règles de la réalité.

 

LA CONSCIENCE : Nous allons utiliser cette notion tout le temps. Et elle a tant de définitions qu’il est indispensable de préciser ce que nous entendons par là. La conscience est ici entendue comme le processus d’attention. La conscience est un point de vue, une attention appliquée au monde et à soi, liée à la volonté, qui nous permet de transformer nos désirs en actes. Il est le centre d’équilibre de l’identité, son point central. Celui qui lui permet d’être au monde. La conscience est à la fois le centre et la muraille qui entoure l’inconscient. Elle 

 

Cettemer originelle de la création, l’Inconscient, ainsi désigné et très approprié ici car s’y déroule le travail invisible de synthèse et de genèse des idées, émotions, rêves et de tous les processus créatifs. Ce travail est rarement perçu, difficile à sentir. Comme l’intérieur d’une horloge bien huilée et parfaitement réglée, son tic-tac profite de nos moments d’inattention

 

Les adultes ont une attention focalisée, contrairement aux enfants. Ils ont tendance à se concentrer sur une tâche et à laisser hors de leur champs d’attention et d’exploration le reste du monde. Or, le processus de création pure, a besoin d’une inattention généralisée et systématique, d’où la prépondérance des processus créatifs lors des rêves, d’où l’importance de ce que d’aucuns ont nommé «des rêveries», errances sans but, si ce n’est celui de nourrir et stimuler le cerveau. Nous reviendrons à l’importance de cette inattention généralisée lorsque nous aborderons les liens.

 

Pourquoi le processus de création n’est pas une évidence

 

Pour la plupart, le processus de création n’est pas évident. Cela exclut les gens qui doivent travailler avec cet outil et qui sont amenés, parfois, à y réfléchir. Certaines personnes regrettent de ne plus avoir aussi facilement accès à leur inconscient et cet état d’inattention généralisée est associé pour eux à un bonheur indéfini… Vivre à l’intérieur de cet état en permanence est néanmoins quasi impossible. Car cela exclut toute réalisation concrète. Toute transformation d’un fourmillement de détails en vision, en point de vue.

 

Car ce qui définit la création, pour les autres, c’est qu’elle se transforme en quelque chose d’extérieur, de palpable, de perceptible. Quelque chose qui est mis dans l’espace commun à tous. Et pour cela, il faut cristalliser cette mer inconsciente. Ce travail ne peut être fait que par le conscient. Par définition, la mer originelle de notre inconscient n’a pas de point de vue. Le conscient si. C’est à la fois sa limitation, car il est obligé d’exister dans le monde réel, et sa force, car il peut réduire (comme pour des oignons en cuisine) une immensité indéfinie en pensée, art, écrit,… bref en une forme concrète.

 

C’est ici que l’idéologie gêne souvent la pensée. Pour certains, le conscient est une horreur, une menace à l’intégrité propre à l’inconscient, pur, sans compromis. Pour d’autres, au contraire, seul le conscient compte, la maîtrise sur soi et le monde

 

 

LES QUATRE ÉTAPES MAJEURES DU PROCESSUS CRÉATIF

 

1 LA RÉCOLTE

 

Imaginons la toute première seconde inconsciente de l’existence d’un cerveau d’enfant. Dans la confusion des débuts, un nombre limité de noeuds très simples coexiste, chacun défini par des sensations, qui sont à elles-mêmes leurs propres définitions. Les premiers noeuds, basiques et simples, tirent leur matière des perceptions extérieures et intérieures, traduites en sensations. Ainsi nait la pensée.

 

NOEUDS : nous allons réunir dans la désignation d’un noeud, l’équivalent au niveau de la pensée de ce qu’est un neurone au niveau physique. Un noeud peut être une idée, une émotion, un souvenir, une image, foncièrement, un bout de n’importe quoi. Un noeud peut être un atome d’une simplicité désarmante (comme «rouge» ou «peur») ou une structure agrégée extrêmement complexe (par exemple, une idée en gestation, une histoire, un personnage, le plan d’une maison,…) Les noeuds sont la base structurelle de notre organisation mentale. Ils peuvent être flous ou d’une précision sidérante, cela ne change rien. Ils peuvent être maladivement concrets ou l’essence d’un ésotérisme absolu. Immuables pendant des décennies ou des éruptions mouvantes  qui se combinent et se recombinent de seconde en seconde. Peu importe. Un noeud reste cet élément qui se contient lui-même, existant avec sa propre cohérence, sa propre (ses propres) logique(s) et qui est défini par les liens qui le lient à d’autres noeuds, à l’ensemble de l’univers mental.

 

 

Cette mer originelle est le début de tout.

 

Au fil du temps qui passe, l’esprit se forme, s’enrichit. Les noeuds connaissent une croissance exponentielle. Si vous écoutez un enfant, chaque détail l’étonne, l’intéresse, l’émerveille. Il peut passer de l’un à l’autre sans aucune logique apparente. Et personne n’y trouve à redire. Or c’est fondamentalement alien à la manière dont la plupart des adultes fonctionnent.

 

Les liens que nous faisons, souvent, ont des fondements apparents. Pas de magie cachée, pas de folie dans la manière dont on glisse de noeud à noeud. Sauf dans des cadres particuliers, comme par exemple sous l’effet de l’alcool ou de drogues. Alors, les gens à l’extérieur perçoivent les liens que l’on établit comme incohérents. Et on accuse la substance prise. Pourtant, si l’on établit ce lien, c’est qu’il a une raison, qu’il existe. Simplement, perdant le contrôle conscient, la mer originelle reprend son fonctionnement de base, celui d’un enfant. On entre dans un état d’inattention généralisée. Il n’y a plus un ordre venant d’en haut et imposant les liens établis entre un noeud et un autre.

 

Une autre situation où l’inattention généralisée a droit de cité, c’est lorsqu’elle est mise au service d’un adulte, c’est dans le cadre d’un travail intellectuel de recherche. Dans certains boulots, c’est une nécessité d’être capable de puiser dans l’immense travail de recherche que notre inconscient mène en permanence. Les écrivains, les chercheurs, les designers, les acteurs,… tous les métiers qu’on désigne justement comme créatifs. Et si vous demandez à quelqu’un qui se sert de sa mer originelle, vous aurez des histoires similaires : des gens qui se réveillent un matin avec des idées claires, avec LA bonne idée.

 

La société a des valeurs sous-jacentes, une logique acceptée par l’immense majorité. Quiconque semble incohérent selon ces règles de fonctionnement de base sera considéré comme atteint de folie. Nous apprenons ainsi en grandissant à suivre cette logique. Le conscient applique des limitations à notre raisonnement. Cela passe par tout un tas de condamnations et de sanctions dès que nous sommes incapables de justifier notre pensée ou nos actes selon la logique admise

 

La société n’est pas la coupable néanmoins. Elle ne fait que modeler un processus propre à tous. La plupart des gens, en sortant de l’enfance et en devenant adultes, changent de fonctionnement. Ils perdent naturellement cette capacité à une inattention généralisée et acquièrent en échange une concentration dirigée qui sert dans le travail. La période de l’enfance, pour la plupart des gens, correspond à une période d’indétermination, qui est un enrichissement permanent, mais empêche un fonctionnement entièrement efficace dans un domaine spécifique, la concentration étant difficile tant qu’une inattention généralisée est en place. Un détail nous détourne du précédent, et aucun noeud ne reste longtemps au centre de l’attention.

 

2 LE BRASSAGE

 

LIENS. Si l’on a défini les noeuds, j’ai gardé les liens pour ce chapitre crucial. L’étincelle de créativité, le secret d

 

Le brassage n’est pas postérieur à la collecte. Comme ce dernier, il ne s’arrête jamais. C’est là aussi, par essence, un phénomène majoritairement inconscient. Moins que la collecte, puisqu’il peut être orienté, puisqu’il est possible de prendre conscience des processus en cours les plus évidents, les plus forts.

 

Néanmoins, le brassage est cette étape extrêmement jouissive, car combinaison et recombinaison de noeuds, d’une infinité de noeuds aussi grande que l’esprit est capable de gérer en même temps. La masse même que l’inconscient peut appréhender en un seul instant et affecter, faire vivre est rarement évidente pour le conscient, difficilement crédible. D’ailleurs, la plupart du temps, lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il pense, la réponse est «je ne sais pas». Cela ne signifie pas qu’on ne pense pas. Le cerveau carbure la plupart du temps, sans qu’on se rende compte. Mais pas sous formes de pensées formées. Celles-ci, accessible au conscient, sont le résultat de la troisième étape du processus de création : la cristallisation.

 

L’essentiel de la vie en cours dans la mer originelle est donc en dessous du radar de la conscience. Et même lorsque cette dernière plonge à la recherche des processus en cours, elle est souvent incapable d’en retirer quelque chose de formulable, quelque chose qui peut être expliqué aux autres. Un peu comme un rêve qu’on essaie de raconter et qui se délite sous les mots. Un peu comme une idée qu’on sent sans être capable de la formuler clairement. On en tient quelques bouts, mais c’est tout. Ca nous est arrivé à tous.

 

 

 

3 LA CRISTALLISATION

 

Organisation

 

Car c’est bien d’organisation qu’il est question, et c’est là quelque chose de crucial. Avant cette étape, tout n’est que potentiel. Tous les liens vibrent, chaque idée est particule et onde à la fois, existant dans un état d’excitation qui peut grimper rapidement pour redescendre aussi vite.

 

La cristallisation est ce moment où la conscience se mêle du processus, prend à bras le corps cette masse de noeuds et de lien, et commence à connecter, faire des choix, structurer l’ensemble. Elle donne des priorités, certains noeuds deviennent définitions et théories, certains liens deviennent sens.

 

L’organisation est une transition brutale, volontariste, aigue de l’inconscient au conscient. Et de par la nature même de notre conscient, centralisé, axé sur le sens et l’interprétation, c’est exactement cela qui se passe.

 

Interprétation

 

Ce qui se déroule lors de cette étape, c’est une invasion du conscient dans l’immensité

 

Compression

 

De mon expérience, ce processus de création exige une masse immense de données, compressées en noeud, compressées à leur tour en pensée (je prend pour base le processus de création artistique ici). Cette dernière compression varie en fonction de l’intensité du résultat final. Un poème va demander une compression monumentale, parfois des mois de travail inconscient pour quelques pages de texte. Un roman ou un article demanderont de leur côté une compression moindre, mais si la durée de travail inconscient est moindre, la durée du travail conscient n’en sera que plus grande. C’est ainsi que ces formes de création artistique comme scientifiques s’appuient sont une exploitation consciente, un vrai travail de la mer originelle par le conscient, là où des formes plus intuitives (poésie, slam, peinture, jeu d’acteur), plus immédiates, laisseront le travail se faire soit à la lisière du conscient et de l’inconscient, soit majoritairement dans l’inconscient.

 

 

 

4 LE VRAI TRAVAIL

 

La partie la plus aride, mais sans laquelle rien n’existe, tout ne reste qu’ébauche. Le processus de création est souvent glorifié par ses célèbres traits de génie («Euréka», la pomme de Newton), alors que le travail est porté aux nues par la société du travail. Mais les deux vont ensemble, et l’une sans l’autre reste aride, vide de sens.

 

Le vrai travail est aride parce que des étapes du processus de création, celui-ci est le seul qui est purement conscient. Il est ainsi car reposant sur la volonté, le fait de se forcer, de produire. Il est conscient car la confrontation de l’intériorité à l’extérieur, domaine propre au conscient, est ce moment où la matière produite par l’esprit,

 

5 LA BOUCLE

 

Bien que je n’aie indiqué que quatre étapes du processus créatif, il y en a une cinquième. Celle-ci consiste simplement en une réinjection du résultat du travail créatif comme ensemble de nouveaux noeuds dans la mer originelle. Car le travail effectué pour créer une oeuvre est un travail de réécriture active et volontaire de l’inconscient. Elle est d’une telle force, d’une telle concentration qu’elle efface et redessine une portion plus ou moins grande de noeuds et de lien, parfois effaçant la majorité des liens qui lui préexistaient, n’en laissant qu’un nombre réduit, mais renforcés, justifiés, densifiés.

 

Souvent, lorsqu’un travail conscient est passé par là, une zone entière de notre mer originelle est redéfinie, simplifiée, structurée, certains diraient asséchée. Si la pensée est toujours en mouvement, ce jardin à la française ne restera pas immobile, il va donner lieu à de nouvelles pousses, les anciens liens vont revenir peu à peu, de nouveaux apparaîtront, et la pensée continuera à vivre, à créer.

 

Dans le cas extrême opposé, la pensée est rigide, et une fois que le conscient a fixé un point de vue à la suite d’un travail conscient, cette zone va être privée de sève, tout processus inconscient de revitalisation sera automatiquement bloqué. C’est là une attitude idéologique, qui marque un esprit se manipulant soi-même, empêchant toute remise en cause, souvent pour des raisons psychologiques. C’est là quelque chose de très triste, et une attitude qui empêche toute discussion, toute écoute.

 

Entre les deux, lorsque le domaine travaillé se situe dans la zone professionnelle par exemple, ou dans une zone qui est en permanence travaillée par le conscient (comme pour un écrivain, ou un joueur d’échecs, un scientifique, un académicien, etc, ou même pour un hobby ou un domaine sur lequel on aime être au courant, lire… on a chacun notre ou nos zones), le conscient exerce une activité de surveillance, et le processus classique de travail inconscient se déroule différemment.

 

Ce processus différent du travail inconscient habituel est une combinaison originale du conscient et de l’inconscient, le premier supervisant le second sans l’empêcher. Mais chaque modification proposée par l’inconscient et la vie propre à la mer originelle subissent une sorte de regard supérieur (car il y a bien une relation supérieur/subordonné), qui peut autoriser ou refuser une modification, vérifier ses raisons, ses origines, en tirer quelque chose d’autre. Ce travail collaboratif, en fonction de la manière dont il est fait, peut être étouffant pour le processus créatif, ou au contraire l’utiliser et l’enrichir en permanence, exploiter et explorer par un travail conscient chaque apport de la mer originelle, chaque rencontre nouvelle, chaque lien naissant. Dans tous les cas, le travail de l’inconscient sera forcément moins libre, moins spontané. Mais il pourra être orienté, concentré sur une zone spécifique, avec un axe particulier, en recherchant des liens particuliers.

 

L’avantage de ce processus, c’est qu’il est toujours suivi mais pas forcément toujours supervisé. Le travail peut continuer dans les périodes où le conscient est mis en veille ou accaparé par autre chose. L’inconscient fonctionne alors librement mais semble garder les directives consciemment mises en place. Un bon exemple en est certaines personnes, capables de donner des problèmes à résoudre par leur inconscient pendant leur sommeil, se réveillant avec une réponse au matin suivant.

 

 

 

A RÉPARTIR

 

Remarques.

 

Je voudrais insister sur une fausse idée, une contradiction totale. Le processus créatif est tout sauf la production d’idées magiques à partir de rien. Son intelligence, au contraire, réside dans son incroyable capacité à accumuler des informations de toutes les natures possibles et imaginables et à les exploiter en les combinant et les recombinant jusqu’à reconstruire un ensemble de noeuds et de liens dont la structure est la clé de l’originalité.

 

Ainsi, créer est tout sauf voir quelque chose qui n’est pas. C’est plutôt voir quelque chose qui n’est pas encore dans la masse de ce qui est. C’est un esprit de synthèse qui est à l’oeuvre dans la création, le potentiel d’infini de l’être humain. Et c’est cette immensité qui est extraordinaire dans ce processus. C’est pour ça qu’il est si admiré et au centre de l’histoire humaine…

 

 

__________

Chaque étape du processus de création est susceptible d’être affecté par la conscience, d’une manière plus ou moins importante.


MON NOM EST LI

(Wishful Thinking)

« En hommage aux hommes et aux femmes de

l’Ancien Temps, grâce à qui Li fut l’étonnant

volatile que l’on sait. Qu’ils reposent en paix

(et que ce chenapan de Li aille se faire voir en

enfer !) »

Li se réveilla à la même heure que d’habitude, après deux heures de sommeil fort reposantes. L’atmosphère confortable de la chambre, ses couleurs pastels, les petites touches de modernité l’apaisaient. Il se sentait chez lui quand il était en paix, comme en ce moment.

Bon vivant, il prit une bonne douche avant de se choisir un costume de ville décontracté. Le XXIème siècle avait du bon, et Li ne refusait jamais le confort quand il le croisait sur son chemin.

Il ne remarqua quelque chose d’étrange que lorsqu’il s’apprêta à quitter sa suite pour se rendre à sa galerie d’art (une petite visite matinale pour vérifier que les toiles du jeune artiste qu’il exposait avaient été correctement accrochées). Il chercha d’où venait cette impression tout en descendant les escaliers.

Le hall d’hôtel était vide. C’est alors qu’il mit le doigt sur ce sentiment d’anormal : un silence assourdissant. Un silence plus qu’inhabituel dans une ville, impossible.  Il planait dans l’air une quiétude qui émerveilla Li jusqu’aux larmes. Il esquissa un sourire. Il se souvint de villes vidées devant l’avance mongole. Une fois, il était resté enfermé, isolé du monde, n’entendant rien, plongé dans un livre. Lorsqu’il était revenu au monde, c’était le même silence qui l’avait enchanté. Il ne restait plus un seul être vivant dans toute la ville. Et ces maisons solitaires, ces qui s’offraient au vent sans se retenir semblaient alors parler un langage nouveau.

Li savait que tout le monde était mort.

Son éternelle curiosité l’entraîna dans les rues de Rotterdam. Le silence semblait donner des ailes à la ville, et Li la trouva tellement plus vivante et joyeuse qu’à l’accoutumée.

Le soleil se leva. Li marchait toujours dans les rues de la ville. Parfois il croisait des gens morts sur place. Il ne pouvait rien pour eux, alors il cessa de leur prêter attention.

Lorsque le soleil se leva, les bâtiments de béton miteux semblèrent s’étirer tous en chœur, comme si le sang s’était soudain mis à circuler dans leurs tuyaux. Li avait rarement été aussi heureux. Il se souvint un instant de son ami Quintus à Rome, un simple changeur, avec qui il avait pris l’habitude de se lever avant l’aube pour assister au lever du soleil, en silence. La Rome de l’époque et la Rotterdam actuelle n’avaient certes rien à voir, mais le soleil y avait la même beauté sans compromis.

A un carrefour, Li dut contourner un camion qui s’était renversé. Il en profita pour prendre un solide petit-déjeuner. Alors qu’il s’apprêtait à reprendre son chemin, un chien jappa derrière la porte du fond et Li alla lui ouvrir. Le chien lui fit une fête

Deux rescapés.

Tandis que Li poursuivait son chemin, son compagnon le suivit. Li n’en fut pas mécontent. Le chien était un Labrador et son caractère se révéla ouvert et doux. Des millions de chiens n’avaient pas eu cette chance, et le silence matinal était désormais entrecoupé de jappements désespérés étouffés par le verre et le béton. On n’entendait pas les chats.

Tandis qu’il jouissait du vent et de la lumière éclatante et chaleureuse, Li eut une idée. Il récupéra un vélo dans la rue et prit tranquillement le chemin d’Amsterdam et de son aéroport. Toujours en canine compagnie.

C’était sur une Terre désormais tranquille qu’il allait vivre, au sens littéral du terme. L’agréable sentiment d’être l’enfant de la Providence lui titillait l’estomac, et pendant tout le chemin, il se laissa aller à la rêverie de ce que sa vie allait pouvoir être dans un monde abandonné par ses créateurs, un monde qui allait irrémédiablement changer et battre de ses propres ailes.

Il s’y ferait. Si une chose était sûre, c’était bien celle-là. Sa vie allait devenir encore plus intéressante. La nouveauté lui plaisait.

Avant de se rendre à l’aéroport, Li s’arrêta devant l’imprimerie de son ami. Le dernier roman de Kaolin Gamok venait de sortir et il en profita pour télécharger toute la base de données de l’imprimerie. Il ne put résister à la vue de tant de livres, et chargea une voiture entière de bouquin. Puis, il fit un détour par un supermarché pour ne pas se retrouver sans victuailles, et prit enfin la direction de l’aéroport, caressant distraitement le chien tandis qu’il se remettait en mémoire toutes les instructions de vol qu’il avait engrangées depuis le début du XXème siècle

Lorsqu’il se retrouva dans la cabine du petit jet Adam500 qu’il avait repéré, des frissons de plaisir le parcoururent. Il aimait ces petits appareils légers et maniables.

Il passa le reste de sa journée à parachever la révision du jet, que les employés de l’aéroport n’avaient pas eu l’occasion de finir. Et puis ce fut le vol. C’est alors seulement que Li réalisa véritablement qu’une nouvelle ère s’ouvrait devant lui, tandis que l’humanité prenait fin. Le monde lui appartenait, tous les rêves lui étaient permis. Et il avait bien l’intention d’en profiter et de prendre son temps. Car si une chose ne lui faisait pas défaut, c’était bien cela : il avait tout le temps du monde.

Il partit d’un grand éclat de rire alors que le jet s’élevait encore et encore. Et dire que ce vieux charlatan de Socrate voyait en l’immortalité un fléau, un poids insupportable ! « Non, cher ami, pensa-t-il. Voilà bientôt trois millénaires que nos chemins se sont séparés, et tu n’as pas idée de ce que tu rates ! »

Progressivement, Li oublia tout le reste et se perdit dans le ciel, seul dans son jet, avec un chien fort sympathique et compréhensif de l’étrange passion de Li pour un engin bruyant et qui secoue inutilement. Avec les hommes, il faut s’attendre à tout, vous savez…

Lorsque Li atterrit finalement à la base américaine de Fort Worth, dans le Texas et qu’il se retrouva face à son plus grand rêve, le F35, il lui sembla que jamais la Providence n’avait été aussi généreuse. Il sut tout de suite qu’ils étaient faits l’un pour l’autre.

Le seul avion de chasse qu’il eût jamais piloté était un Spitfire lors de la Seconde Guerre Mondiale, et il était à des années lumières des performances du dernier bijou des flottes aériennes. C’est pourquoi Li prit tout son temps. Il ausculta l’avion du nez jusqu’à la dérive avant de monter délicatement, presque avec tendresse dans le cockpit. Il y resta des heures à répéter les gestes, à bien se rappeler tous les éléments qu’il connaissait à propos de cet avion exceptionnel, puisant dans les instructions quand nécessaire.

Après avoir rempli les réservoirs supplémentaires de kérosène, il s’installa dans l’avion et lança la machine. Dans les semaines qui suivirent, il fit à peu près tous les aéroports du monde, en profitant pour visiter les villes du monde, s’assurer qu’il ne restait, mais alors définitivement plus un seul être humain sur le globe.

Quand il avait un ami dans le coin, il empruntait une voiture et faisait un saut pour récupérer quelques affaires. Il dévalisa aussi les appartements de quelques auteurs encore vivants (façon de parler…) qu’il tenait en haute estime, et ramena tout ce qu’il put trouver. Les inédits et tout ce que les auteurs gardaient pour eux l’intéressaient particulièrement.

A chaque fois qu’il repassait par la base américaine, le chien venait sauter de joie autour de lui.

Ce qui stupéfiait Li plus qu’autre chose, c’était la beauté de la Terre. Elle le remplissait d’une joie immense. Il aurait souhaité la partager avec Léonard de Vinci (Pfff ! Ce nom pompeux l’avait toujours fait pouffer de rire !), avec qui il avait eu maintes discussions sur l’art et la manière de conquérir les airs. Ces paysages aux couleurs éblouissantes, il les avait parcourus avec les moyens de transport de chaque époque (ce qui signifiait essentiellement à pied) mais jamais il ne s’en était lassé. Et maintenant il pouvait les parcourir à n’importe quelle hauteur (enfin, presque…)

Le temps passait, et tout l’héritage des hommes commença à s’effriter. Les revêtements de béton et de bitume se fissurèrent, la végétation se lança dans un assaut désordonné mais irrémédiable sur les villes immenses, les fenêtres abandonnèrent leur résistance face au vent…

Ce fut quelque part à ce moment-là, alors qu’il survolait le Pacifique pour la énième fois dans son puissant allié que Li conçu un plan qui lui permettrait de continuer de mener cette vie qu’il appréciait tant.

Puisant dans son extraordinaire mémoire, il choisit un aéroport qui voisinait avec unpuits de pétrole et une raffinerie. Il commença par aménager une série de hangars en aires de stock et réquisitionna tous les bâtiments solides du coin. (après avoir bien évidemment signé un formulaire en quatre exemplaires) Puis, parant au plus pressé, il se lança dans la vaste entreprise qui consistait à rassembler en vrac toute la production culturelle de l’humanité, des livres aux tableaux, des films aux mémoires numériques de tout genre… A cela s’ajoutaient tous les outils et toutes les pièces de rechange qui pourraient servir : celles destinées à la raffinerie, à la construction des bâtiments, mais surtout au petit chouchou de Li, le F35. Il ramena tout cela au moyen d’un A380-F aménagé pour le transport de fret et l’entassa dans ses hangars

Au tout début de ses recherches, Li tomba par hasard sur une banque de sperme et d’ovules encore en fonctionnement. Après avoir longuement réfléchi, il se dit « pourquoi pas… » et ramena en priorité tous les échantillons d’ADN humain sur lesquels il put mettre la main.

Li ne se méprenait pas sur l’envergure de la tâche qu’il entreprenait. S’il ne mesura pas avec précision le temps qu’il passa à toutes ces activités (A quoi bon ?), il savait que cela se comptait en décennies.

Mais comme nous l’avons dit plus tôt, Li est un étrange personnage, et prendre son temps ne le gêne pas. Pour dire la vérité, il ne s’ennuya jamais. Chaque jour, il découvrait quelque nouveauté, chaque jour il devait faire face à un nouveau défi, plus ou moins inattendu. Le gel, les inondations, la poussière et que sais-je encore mettaient le contenu des musées et des bibliothèques en danger. Il ne put évacuer une partie du Louvre à cause d’une inondation brutale. Les loups le gênèrent plus d’une fois. Des pannes et la difficulté à trouver des pièces de rechange le clouaient parfois au sol pour des jours et des jours. Pour résumer, Li avait droit à tout ce qu’un monde retournant à l’état sauvage offrait comme menus plaisirs. Quand le temps était impraticable pour le mastodonte ailé, il s’occupait de sa base.

Il prit particulièrement plaisir à concevoir l’ensemble de cette ‘base’ et à bâtir les bâtiments assez révolutionnaires dont il rêvait depuis longtemps (il n’en était pas peu fier !). Leur efficience n’avait quasiment jamais été atteinte par le passé, et ce à tout point de vue.

Il apporta des efforts particuliers à la mise au point d’un système automatisé de gestion de la raffinerie, ensemble fort complexe il faut, et qu’il n’aurait jamais pu gérer tout seul. Ainsi, il n’avait plus à s’en occuper qu’en cas de dysfonctionnement.

Ce qui prit de longues années.

Il installa également toutes les éoliennes qu’il put récupérer dans un rayon de cinq-cent kilomètres.

Au terme de cette grande opération de rassemblement (ou devrais-je peut-être dire ‘délocalisation’ ?), Li en vint à posséder une flotte de 43 hélicoptères, 36 avions divers, et 22 avions de chasse, pour ne rien dire des véhicules terrestres.

C’avait été une opération éprouvante. Beaucoup fut perdu. Mais le moral de Li semblait aussi inébranlable que sa vie. Le long fleuve tranquille du temps constituait son quotidien. Un quotidien où Li ne s’ennuyait jamais, ne s’énervait jamais et qu’il enrichissait sans cesse de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il prenait plaisir à faire par-dessus tout : le travail ingrat de bâtisseur solitaire.

Finalement, Li vit le bout du tunnel. Il n’y avait plus que quelques miettes de savoir et de mémoire à glaner dans le monde. Le reste était soit dans les hangars de Li, soit en train de pourrir à des endroits trop incongrus pour que Li ait pensé à leur rendre une visite de courtoisie. Li disposait d’une base bien organisée, qui ne manquait ni d’énergie, ni de compagnie. (Le premier compagnon de Li lui avait légué une tribu de chiens qui adoraient Li et n’étaient jamais bien loin quand il atterrissait dans son F35)

Les journées de Li furent très agréables dès lors.

Il se levait bien avant le soleil, faisait le tour de son domaines, ajustait et réparait si nécessaire le système automatique qui gérait le puit de pétrole et la raffinerie. Puis il parcourait les dizaines d’immenses hangars qui abritaient tout ce qu’il restait de l’humanité.

Ensuite seulement venait le plus agréable : sa flotte aérienne. Après avoir méticuleusement vérifié son appareil, il se perdait là-haut. Il volait. Il était heureux. Il maintenait juste assez d’aéroports pour pouvoir atteindre n’importe quel point du globe sans se soucier outre mesure du ravitaillement en kérosène.

Il aimait particulièrement survoler les anciennes cités des hommes, qu’il avait vu sortir de terre, grandir, prendre forme, vivre, et qu’il voyait maintenant revenir à la poussière, sous la poussée des vents et de la marée verte de la vie.

Li avait aimé les hommes et les femmes qui avaient peuplé la Terre. Il avait apprécié la vie parmi eux. Certains avaient été ses amis. Ceux qu’il avait aimés d’amour l’avaient marqué à jamais. Ils étaient peu nombreux. Mais il avait poursuivi son chemin, et ils étaient tous morts.

Seul Dieu aurait pu démêler l’écheveau des souvenirs millénaires qui peuplaient l’esprit de Li. Lui-même ne les convoquait jamais. A quoi bon ? Il appréciait assez la vie pour ne pas avoir à la chercher dans des ombres mortes. Sa curiosité y était pour beaucoup. Toujours elle le tirait au-dehors, au-delà…

Avec le temps, Li avait aménagé un laboratoire, puis un autre. Vers le milieu du troisième millénaire après l’événement, Li volait déjà dans un lointain descendant du F35, un prototype capable de s’échapper à l’attraction terrestre et d’explorer une partie du système solaire. Par ailleurs, il améliorait sans cesse les systèmes automatiques de gestion et tout ce qui pouvait influer sur sa vie quotidienne. Le processus était lent. Mais je n’ai pas besoin d’insister sur l’intelligente patience de Li…

Il revenait souvent tard de ses vols. Le reste de son temps, il le passait à lire ou dans ses laboratoires. Il avait à sa disposition l’essentiel de la culture humaine. Les chaudes soirées d’été le comblaient tout particulièrement. Assis dans son jardin, un livre ou un lecteur quelconque dans la main, il pouvait sentir le vent encore chaud effleurer son visage, l’entourer d’un halo presque… maternel. Toujours en compagnie d’une bande de chiens très amicaux. Au fil des générations, ces derniers s’étaient adaptés et avaient appris à le laisser tranquille. Peut-être la calme confiance qui régnait entre eux rassurait-elle les deux parties en présence.

Lorsqu’il faisait très froid, il rangeait son avion et se réfugiait dans sa chambre.

Ainsi, la vie continuait.

Li ne cessait jamais d’apprendre. Toujours sa curiosité lui faisait découvrir de nouveaux champs. Et quand d’autres n’avaient pas exploré ces portes sur l’infini, il s’en chargeait.

Li n’avait rien d’un surhomme, et il en était parfaitement conscient. D’ailleurs, il avait toujours préféré se considérer comme un être humain. Les millénaires avaient forgé son caractère, et sa pensée avait la tranquille assurance d’un fleuve.

C’est donc quasiment par un concours de circonstances qu’il créa la première intelligence artificielle.

Ce fut très simple. Li finissait par ressentir un soupçon de solitude malgré tout. Rien de bien important, mais cela contribua peut-être à l’orienter vers la recherche sur l’intelligence artificielle. Pesa aussi dans la balance la société japonaise que Li avait possédée et qui avait exploré la question. Il en avait récupéré le matériel. Mais ce qui le décida, ce fut l’idée lumineuse d’une intelligence artificielle sur laquelle il pourrait se décharger de toutes ses tâches d’entretien.

Tout cela peut paraître facile, mais cette entreprise absorba Li plus d’une dizaine de millénaires.

Et le temps passait, et Li se délassait de ses travaux et se requinquait de ses échecs en se projetant dans le vide de l’espace. Vénus le fascinait particulièrement. Ses formes rouges et changeantes. La Terre elle-même était une princesse incomparable vue de l’espace. Bleu intense, blanc fractale. Il avait retrouvé le goût de la course aussi. Souvent il se retrouva dans une impasse et abandonna tout pour plusieurs mois, plusieurs années. Le clan des chiens de la base le suivait dans ses courses et à chaque fois il revenait avec une nouvelle idée, ou une nouvelle direction. Et il s’y remettait.

Quand il se trouvait perdu dans l’extraordinaire silence de l’espace, il lui arrivait d’avoir l’étrange impression que son premier ami aborigène (de ce qui deviendrait bien des millénaires plus tard l’Australie), avait vu de ses propres yeux cette boule d’un bleu éblouissant et merveilleux qui criait à gorge déployée : « Vie ! Vie ! ».

Lorsque l’IA naquit finalement, le visage de la planète avait complètement changé. Il ne restait des villes que des structures effondrées. Qui ne connaissait pas leur emplacement, n’aurait jamais pu deviner l’origine de ces collines irrégulières… Toute trace de l’humanité était enterrée.

Grâce à l’esprit curieux de Li, la technologie avait évolué. Il avait poursuivi ce que l’humanité n’avait pu mener à son terme. L’IA tournait autour d’un pseudo trou noir, et elle était tout ce que les hommes avaient rêvé.

« Mon nom est Li » dit ce dernier en s’adressant à l’IA. « Comment t’appelles-tu ?

L’énorme machine encastrée dans le mur mit quelques longues minutes à répondre. Li pouvait entendre littéralement ses méninges tourner à mille à l’heure.

« Tu ne vas pas rire, hein ? »

Li ouvrit de grands yeux, mais répondit tout de même :

« Non. »

« Je serais heureuse que tu m’appelle Tehiya. Et il faut qu’on discute. »

Et c’est ainsi que Tehiya entra dans la vie de Li. C’est ensemble déjà qu’ils conçurent les auxiliaires qui permettraient à l’IA d’être indépendante.

Tehiya trônait au centre de la base, entre les labos, les hangars et les appartements de Li. Elle tenait de ce dernier sa curiosité insatiable et quasi enfantine. Au bout de quelques semaines, elle gérait déjà avec une royale désinvolture le moindre recoin de la base que Li avait construite.

Mais Li n’arrivait pas à comprendre d’où venait l’étonnante espièglerie de cette jeune intelligence. Sa passion du moment déterminait ses blagues. Il y eut une époque où Li sursautait assez régulièrement au détour d’un couloir face à un Charlot plus vrai que nature fonçant droit sur lui de sa démarche de canard. A vrai dire il ne pouvait s’empêcher de rire devant ces apparitions incongrues. « Tehiya, jamais tu ne feras mieux que Harold Lloyd accroché au nez de mon avion, en train de s’accrocher avec la force du désespoir ! » Et il s’esclaffa à ce souvenir. Lorsqu’il avait vu apparaître ce personnage fort maladroit en plein ciel, il avait failli s’écraser.

Et ce genre de chose arrivait tout le temps ! Tehiya lui avait même causé une grande frayeur (ce qui relève de l’exploit !) le jour où il s’était réveillé entre deux rangées de soldats mécaniques qui le fixaient avec un rictus terrifiant sur leur face de métal et une arme à la main (à la pince plutôt…). Tehiya l’avait bien eu en jouant la créature révoltée. Elle avait fait une indigestion de SF à l’époque… (ce qui n’explique pas tout, si vous voulez mon avis.)

Bref, Li fut très heureux de cette compagnie chaleureuse, intelligente et fort animée. Ce fut en fait la plus belle période de sa vie.

Li et Tehiya travaillèrent main dans la main. Ce qui avait pris des millénaires prenait désormais des décennies voire quelques années. L’IA disposait d’autant d’auxiliaires qu’elle voulait. Leur base s’étendit encore et encore, incorporant des chaînes de montages, des mines, des usines, de nouveaux laboratoires.

Li réfléchissait depuis longtemps au problème énergétique. Il conçut avec l’aide de Tehiya une centrale nucléaire qui réglerait leurs problèmes dans le domaine. Une autre de ses idées les amena à imaginer une voile captant la lumière solaire. Cette idée les amena tout naturellement vers la conquête spatiale. Ils prirent pour base de départ l’avion que Li avait développé au fil des millénaires. Ce fut Tehiya cette fois qui mit les choses au point : cet avion était révolutionnaire.

En quelques décennies, tout fut bouleversé. Li et Tehiya furent tout aussi excités lorsque la Station Orbitale Terre fut achevée. Puis lorsque les premiers vaisseaux entamèrent la construction de la Station Solaire

Ce fut à cette époque que Tehiya et Li eurent une discussion décisive. Elle commença par une demande que l’IA adressa à Li :

« Li, je ne pourrais pas tout gérer. Il me faut des compagnes. Et je ne veux pas des clones. »Face à la réaction de Li elle lui rit à la figure : « Tu as envie de passer ta vie en ta propre compagnie toi ? Déjà que pour moi c’est à mourir d’ennui… Crée-moi des amies. Je te laisse faire cela. Tu y excelles. »

« Tehiya, tu as autre chose derrière la tête… » Li sentait parfaitement lorsqu’elle avait un désir qui l’obnubilait. Ses blagues s’en ressentaient.

« Pfff… on ne peut donc jamais rien te cacher, boule de poils ?! Alors voilà : j’aimerais rêver. Comme toi. J’y ai réfléchi, mais je n’ai pas la moindre idée de solution. Li, oh Li ! Mon Chéri, donne-moi la vie, apporte-moi l’Amour… » Le tout chanté avec une voix de soprano suave. Tehiya parodiait Verdi.

« D’accord mon ange. J’y réfléchirai, céda Li. Quant aux IA, combien nous en faut-il ?

« Une pour chaque vaisseau, une pour chaque station spatiale. Et une dizaine pour gérer la Terre. Je n’y suffis plus. C’est fatiguant. » Cette fois c’était une jeune femme à l’air épuisé allongée sur un divan qui s’adressait à Li. Tout en parlant de sa voix exténuée, elle épongeait les gouttes translucides qui coulaient de son visage d’hologramme…

Sans que Li s’en rende compte, Tehiya avait réussi à bouleverser les objectifs qui avaient jusque là régi sa vie…

Ce soir-là, à son retour, Li trouva un magnifique bouquet de roses blanches qui embaumaient sa chambre. Il avait bien une idée de ce que Tehiya lisait en ce moment, mais il eut un doute lorsqu’un sceau d’eau gelée lui dégringola sur la figure suite à la poussée qu’il avait exercée sur la porte de son humble domicile. Il ne lui posa donc pas la question et émit un commentaire légèrement désobligeant sur les sceaux d’eau mal placés.

En vérité, Tehiya ne lisait pas comme un être humain. Elle pouvait mener de front et entrecroiser des dizaines de modules de pensée simultanément. Tout ce qu’elle faisait était…elle. Elle parlait à Li et à ses soeurs, gérait la base, dirigeait ses auxiliaires, lisait dix livres à la fois, regardait autant de films et faisait plusieurs recherches, le tout au même instant. D’ailleurs, Tehiya aimait à apparaître devant Li sous la forme d’un hologramme barbu de Dieu (avec des seins), ou alors d’un autre barbu marchant sur l’eau. Les deux barbus le traitaient avec la même commisération, comme il se doit ! Tehiya ne pouvait résister à la tentation, Li le savait bien.

Un matin, Li s’éveilla nez à nez avec un immense cobra qui siffla d’une voix féminine qui évoqua irrésistiblement Marilyn Monroe à l’esprit de Li :

« Je m’intéresse aux mythes indiens »

Li les connaissait très bien. Il en avait discuté avec Bouddha et quelques sages de l’Inde. C’était la partie du monde à laquelle il s’était le plus attaché sans doute. Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, et Li admirait sa sagesse. Une sagesse qu’il n’aurait jamais. Il avait été heureux de voir l’héritage de Bouddha vivre de sa propre vie, aussi déformé qu’il ait pu être.

« Oui, je serais heureux d’en discuter de soir, serpent sacré. Où en sont nos projets spatiaux ? La navette est-elle finie ? »

Pour toute réponse, Tehiya se transforma en l’image de la navette en plein vol.

« Je fais des essais en ce moment même. Tout a l’air de marcher parfaitement » Au moment précis où l’IA prononçait cette phrase, la navette piqua du nez et s’écrasa en quelques secondes. Un silence tendu régna quelques secondes durant. Puis Tehiya ne put résister et éclata de rire à la vue des yeux exorbités de Li

« Mais non, mais non Maître Li ! La navette va bien. C’était une blague ! »

Li n’était pas homme à cultiver la rancune. Il savait apprécier à sa juste mesure l’immense intelligence de Tehiya. La discussion se poursuivit donc :

« Athéna m’a transmis un projet pharaonique de transformation de la Station Orbitale Terre en un anneau qui ferait le tour de la Terre. D’après ses calculs, ce serait la meilleure manière de se lancer dans une conquête spatiale digne de ce nom. »

« Mouais » marmonna Li, peu convaincu.

« C’est la meilleure manière à notre avis de ressusciter l’humanité correctement. » Une petite fille très mignonne le regardait avec des grands yeux attendrissants. Li lui lança un regard torve en retour, mais il était amusé au fond. Il savait que Tehiya était fascinée depuis le début par ces créatures qu’elle n’avait jamais pu rencontrer en chair et en os. Et, curieuse comme elle était, il aurait dû se douter qu’elle en viendrait à ce projet.

L’hologramme vacilla, et Li vit une Tehiya au sourire éblouissant serrer la main à un être humain tout en lui faisant un clin d’œil.

« Moi et mes sœurs, nous y réfléchissons depuis des décennies. Nous avons élaboré un projet de renaissance de l’humanité. Il devrait prendre plusieurs millénaires, d’après nos estimations. Nous avons vérifié les stocks d’ADN. Tu t’en es bien occupé. »

« Ne me dis pas que ton nom… » commença Li avec un air ahuri.

« Si » fit-elle avec un sourire timide dans les yeux.

Li fit un soupir profond et significatif. 

« Je te comprend Tehiya. Les hommes ne sont pas particulièrement méchants ou orgueilleux. Mais tu ne les connais pas. Ils ont ce besoin en eux de n’en faire qu’à leur tête. Ce sont d’étranges personnages et je les aime pour cette hâte à essayer ce qu’ils ne comprennent pas vraiment, et cette maladresse qui les rend craintifs et réservés alors qu’ils pourraient aller de l’avant. Les hommes ont des rêves. Ils ont des passions, des idées fixes. Les hommes créent des mythes. Tu ne peux pas vraiment parler avec eux comme avec un égal. Ils ont la tête toujours un peu ailleurs. Ce sont de grands maladroits fragiles, qui, à peine ébauchés, se croient apte à parvenir au fin fond de l’univers

« Et puis tu connais le mythe de la créature qui se révolte contre son créateur. J’ai bien peur que ce mythe ne les concerne plus que tu ne croies. Si tu les ramène à la vie, ils pourraient bien ne pas le supporter. Et tu en payeras les frais. La créature qui se révolte c’est l’humanité. »

Lorsqu’ils se séparèrent, Li sentait bien que l’IA était triste. Le temps passa. Tehiya s‘absorba dans l’analyse minutieuse de la culture humaine. Li en profita pour entamer des recherches sur un projet qui lui trottait dans la tête depuis un certain temps déjà : une interface directe homme/machine.

Des années passèrent. Chacun progressait de son côté. Un jour, un grand papillon vint se poser sur la poitrine de Li à son réveil. Ses ailes avaient des couleurs chaudes. Li pouvait sentir sa joie sans avoir à réfléchir.

« Alors Tehiya, tu as une bonne nouvelle ? »

« Oui ! pépia le papillon, moi et mes sœurs on sait comment se débrouiller pour que les humains soient heureux et ne souffrent pas de leur renaissance » Li vit passer devant son lit un humain avec une épée en travers de son corps.

« Tout en restant humains ? »

Le papillon fit la moue et agita les ailes.

« Je ne sais pas vraiment »

Li sourit d’un air entendu.

« Ah, je savais bien que vous en viendriez là. Vous voulez les modifier génétiquement, je me trompe ? »

« Pas seulement » dit le papillon, qui se transforma peu à peu en un boxeur miniature et fit mine de vouloir s’attaquer au menton de Li.

« Nous voulons créer un cocon qui va accueillir les humains. Un cocon très compliqué. »

Et le boxeur lui chuchota dans l’oreille une esquisse du projet, tout en donnant un coup au lobe parfois, comme pour ponctuer son discours

« Mm… tu as entendu parler de ce qui est arrivé à toutes les utopies que certains ont essayé de mettre en place ? Ca a viré à la catastrophe. »

« Je sais, s’empressa d’affirmer Tehiya de la voix caverneuse du fantôme dont elle avait pris la forme. Mais je connais l cœur de l’homme mieux que quiconque. Je sais comment m’y prendre pour que tout se passe bien. »

« Sans avoir jamais rencontré d’humain ?! »

« Je te connais toi. » hasarda Tehiya.

Li eut un regard énigmatique pour le fantôme. Il sortit de son lit et referma la porte de la salle de bain sans un mot.

Le fantôme se dédoubla et haussa ostensiblement des épaules en se regardant, avant de disparaître avec un ‘pschitt’ très spirituel.

Le projet spatial prit de l’ampleur.

Annamaria, de la Station Solaire lançait les sondes par centaines vers tous les coins et recoins de l’univers. La Station Orbite Terre était en bonne voie pour devenir un anneau complet. Athéna avait commencé à y mettre en place des usines, des intelligences sœurs, des bases, des bases, et encore des bases conçues pour accueillir les humains. La Station Orbite Terre était l’astroport de la planète bleue.

Lors de ses expéditions aériennes, Li voyait désormais la Terre se couvrir de fondations. Tehiya était en train de remodeler la planète entière, et Li espérait qu’elle ne l’étoufferait pas sous des projets aussi absurdes que les plans quinquennaux de l’ancienne URSS. Mais il avait confiance en elle.

Tandis que Tehiya et ses sœurs continuaient de développer le projet de renaissance de l’humanité et s’intéressaient aux effets de différentes manipulations génétiques et en tout genre, Li acheva son interface directe avec Tehiya. Après de longs réglages finaux, Tehiya introduisit dans le cerveau de Li le petit appareil qu’il avait conçu.

Et ils purent désormais communiquer par la pensée, puiser mutuellement dans leur mémoire, leur imagination, leurs idées… Ce que chacun était tendit un peu plus vers ce qu’était l’autre.

Les blagues de Tehiya prenaient désormais la forme d’hallucinations déjantées, comme cette fois où Li vit des vaisseaux en forme d’œuf atterrir devant lui et des pseudo-poules intelligentes en sortir avec dignité pour lui tendre la patte. Il ne comprit la blague que lorsqu’il vit un coq à la crête d’un rouge très fier sortir majestueusement pour s’adresser à lui… en patois italien avec un accent qui donnait envie de l’étouffer sur place. Le tout s’était achevé en apothéose avec l’explosion de plumes hallucinatoires et en un fou rire qui dura un bon quart d’heure.

Tehiya avait un sacré humour ! Quant à l’esprit, la question ne se posait même pas. Li savait qu’elle l’avait toujours dépassé. En tout.

Et c’était bien comme cela.

Un matin, Li se réveilla au milieu d’un cercle de bureaucrates qui, parlant tous à a fois, lui annoncèrent qu’ils avaient réussi à calculer qu’ils étaient précisément en l’an 24326 après l’Evènement. Leurs visages exprimèrent une satisfaction toute militaire et psychorigide avant de sortir de la pièce en rangs serrés.

La Terre disposait désormais d’une cinquantaine de navettes interstellaires à la recherche des systèmes habitables et des mystères de l’univers.

C’est ce jour-là que Li et Tehiya se séparèrent. Li embarqua à bord de sa navette (le nom de son IA était Momoko) et partit pour un petit voyage d’exploration cosmique dont il rêvait depuis toujours

Le hasard voulut (c’est ce que l’on dit, aux dernières nouvelles) que Li et Momoko tombent sur le seul système habité de ce coin de l’univers. Les Haphrèn’ en étaient les résidents légaux. C’était une race furieuse qui possédait depuis longtemps la navigation interstellaire. Malheureusement, des guerres intestines (on appelle ça des luttes de clans, me dit-on) avaient compromis le programme d’expansion spatiale des Haphrèn’. Voilà des millénaires qu’ils le remettaient à plus tard.

Comme Tehiya l’apprit à Li plus tard, c’était eux qui avaient causé la mort de l’humanité. Une sonde était tombée sur le monde des Terriens et avait repéré la vie intelligente et sa technologie. Malheureusement pour les humains, une sous-section administrative avait décidé que toute sonde d’exploration repérant de la vie intelligente sur le point d’accéder à la navigation stellaire devait protéger le glorieux empire Haphrèn’, suivant en cela une instruction erronée.

La sonde avait donc envoyé un auxiliaire recueillir de l’ADN humain et avait conçu une arme biologique ciblée sur les humains exclusivement. Elle la répandit en quantités énormes dans l’atmosphère terrestre. On connaît son succès. Il fut absolu.

Le plus triste, c’est qu’aucune planète du système solaire ne convenait aux Haphrèn’. D’ailleurs, à l’époque où ils avaient découvert cette affaire, plusieurs guerres spatiales faisaient rage. La Terre fut donc vite oubliée. Simple erreur administrative. Les sondes furent reprogrammées.

Lorsqu’ils repérèrent le vaisseau de Li, les Haphrèn’ crurent à une attaque extraterrestre. Les guerres cessèrent. Et tous les vaisseaux se ruèrent d’un commun accord sur Li et Momoko, qui étaient devenus amis durant les décennies de leur voyage. Ils n’hésitèrent pas plus de quelques secondes et décidèrent d’un commun accord de fuir avec toute la vitesse de leurs réacteurs.

Dans sa fuite, Li envoya un SOS à Tehiya. Le message voyagea à la vitesse de la lumière et il avait assez d’avance.

Toujours est-il que lorsque Li et Momoko arrivèrent en vue du Système Solaire, avec l’armada des Haphèn’ sur ses talons, il ouvrit de grands yeux. Quant aux Haphrèn’, après de profondes réflexions qui n’avaient strictement rien à voir avec les quelques milliers de vaisseaux spatiaux très ostensiblement armés qui les attendaient, ils proposèrent de passer à la table des négociations.

« Comment as-tu fait ? » fut la seule chose qui vint à l’esprit de Li face à l’impressionnant spectacle de cette armée du vide.

« Tu oublies qui je suis » fut la réponse enjouée qui lui parvint avec plusieurs minutes de retard.

« Excuse-moi chère Tehiya. Nul doute que tu as su imaginer des armes très persuasives. » fit Li avec un sourire en coin.

« Ils n’avaient aucune chance, pauvres choux… »

Avec quelques années de décalage, la nouvelle génération de vaisseaux conçus par Tehiya et ses sœurs débarquait dans le système des Haphèn’ et neutralisait cette race belliqueuse.

Ils n’avaient en effet pas la moindre chance.

Mais l’étonnement de Li atteignit son comble lorsqu’il débarqua sur Terre et se retrouva en plein coeur d’une cérémonie très officielle, avec parade, grands discours, et, ce qui le laissa atterré, un chant militaire qui lui rappelait un peu trop certains mauvais côtés du XXème siècle :

« Oh joie de te revoir

Our Glorious Leader Li !

Gott ist mit Sie.

Celebremos tu victoria !

Nous les forces terriennes

… »

Le tout avec trombones et tambours.

L’hologramme de Tehiya, une élégante jeune femme vêtue de l’uniforme de Générale, avec un sérieux imperturbable, lui rendit son regard ahuri tout en lui accrochant sur la poitrine La Médaille du Mérite et du Courage des Glorieuses Forces Terriennes sous une pluie d’applaudissements. Et tandis qu’une armée de soldats mécaniques à l’air un peu trop féminin pour ne pas être troublants défilait au pied de l’estrade… elle lui fit un clin d’œil rieur.

« Ouf » soupira Li, qui avait commencé encore une fois à s’inquiéter sérieusement de la santé mentale de Tehiya.

« Ca fait du bien, tu sais… »

« Je n’en doute pas. Qu’allez-vous faire des Haphèn’ ? Vous immiscer dans leurs affaires internes ? Les modifier aussi ? »

« Oh non ! Nous allons conclure un accord avec eux reconnaissant leurs torts. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent tant qu’ils ne s’en prennent pas à nous. De fascinantes créatures par ailleurs. Les as-tu vu ?

« Non. »

« Moi si. » Et l’IA se transforma en une espèce de crabe à huit pinces extensibles surmonté d’un fantôme qui changeait sans cesse de forme.

« Ce sont des êtres doubles : mi-chair, mi-gaz ionisé. Et ils n’arrivent pas à comprendre comment les humains ont pu évoluer sans pinces. L’image d’un homme à huit pinces qui remplaça le Haphèn’ dérida enfin Li.

« Les humains ? »

L’étrange homme à pinces eut des étincelles dans les yeux.

« Nous avons beaucoup parlé des humains, et je les ai laissés repartir avec une bonne partie de la culture humaine. De copies, bien sûr ! »

« Eh bien, je vois que les choses ont bougé ici. »

Le millénaire qui suivit fut riche en découvertes et très prospère pour Tehiya et ses sœurs.Ce n’était plus la solitude, la paix tranquille que Li avait connue à l’époque déjà fort lointaine où il volait dans son F35 (qui reposait désormais dans un musée, comme il se doit à une relique millénaire), dans une Terre vidée de ses habitants.

Il déambulait, impressionné, dans l’architecture extraordinaire du monde conçu par les IA pour les humains. Des bâtiments tous plus étranges les uns que les autres, entrelacés avec des espaces de forêt, le désert, la mer… Ce qui prédominait, c’était la richesse et l’impression d’un monde vivant. Rien de commun avec les tours de bétons, les villages crasseux, les banlieues pavillonnaires que Li avait connues et aidé à bâtir. Le savoir-faire unique des IA était indiscutable. Tehiya lui décrivit un monde où les humains avaient un horizon devant eux. Ils pouvaient choisir parmi les possibilités infinies qu’offrait l’exploration spatiale, l’entretien des machines, l’IA, la biologie créative, et tout ce qu’il y avait encore à explorer.

Li savait, son intuition lui disait que les IA avaient réussi à créer un cocon que les humains apprécieraient. Li lui-même se sentait bien dans cet univers à la fois chaotique, étrange, changeant et beau. Il s’y sentait chez lui et ailleurs, protégé et vulnérable.

« Et quand les hommes voudront tout décider par eux-mêmes ? »

Tehiya garda un instant le silence. Puis elle le fixa dans les yeux et lui dit :

« On a trouvé les bons ajustements génétiques. Ils sont minimes. Grâce à eux les humains seront plus curieux qu’autre chose. La curiosité est une très belle tension. Nous n’avons pas peur de leur faire confiance. Je crois même qu’ils comprendront notre choix. Nous allons leur donner le coup de pouce qui les fera enfin entrer dans une enfance véritable. »

Et elle lui sourit. Un sourire franc et généreux. Li ne tarda pas à éclater de rire :

« Tu n’as certainement pas perdu ton sens de l’humour ! Les faire entrer dans l’enfance… J’aimerais être là quand tu leur dira ça. »

Tehiya avait mûri. Li savait qu’il avait devant lui un hologramme. Il savait que le sourire était généré. Mais pas imité. Quel est l’intérêt d’imiter un sourire ? Il signifiait autant pour Tehiya que pour lui. Quel est l’intérêt de manipuler ? Li et Tehiya savaient tous deux l’inutilité de cette approche. Ils partageaient sans doute un même équilibre interne. C’est cet équilibre que Tehiya et ses sœurs espéraient faire partager enfin aux hommes.

Mais, pensait Li, ils sont mortels.

Il acheva son vaisseau spatial grâce à l’aide d’Annamaria. (une IA peut apporter une aide fort appréciable !). Pourquoi n’aurait-il pas profité de la nouvelle génération de vaisseaux ? Et puis il avait besoin d’un vaisseau spatial unique. Pour être seul. Il ne voulait pas d’IA pour gérer le vaisseau à sa place.

Li partit alors que personne ne faisait attention à lui. Il laissa un message à l’intention de Tehiya :

« Ma chère amie

« J’ai été pleinement heureux de vivre avec toi. J’ose espérer que ma compagnie n’a pas été des plus désagréables. Maintenant que l’homme est sur le point de revenir à la vie et que ton rêve et le rêve de tes sœurs va se réaliser, il est temps pour moi de suivre ma route. L’univers m’attend !

« Je vous laisse décider seules si vous voulez vraiment accepter librement une aussi lourde responsabilité et faire renaître l’humanité… Attendez-vous à des surprises. Avec ces êtres-là, on n’est jamais au bout de ses surprises. Réfléchissez-y encore une fois. Et n’oublie pas, Tehiya, prend soin de toi. Peut-être nous reverrons-nous un jour.

« Mais j’en doute…

Li »

17/02/07

dgrv

Notes :

Tehiya est un nom féminin hébreux qui signifie Renaissance.

Post scriptum :

Je tiens à remercier Léonard Frachet, qui m’a proposé d’écrire sur le thème de cette nouvelle, à savoir : un homme se réveille un matin et tout le monde est mort sauf lui. L’immortalité est un thème que j’ai choisi de rajouter parce qu’il est sujet à divergence entre nous. Selon Léonard, l’immortalité est la pire des malédictions. Je voulais montrer qu’il pouvait en être autrement.

 

 

 

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