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1. L’Actrice

Ma vie d’avant, ma vie d’errance bourgeoise, j’ai touché des parois de diable, je peux le dire aujourd’hui : je me maudissais, avant mon corps se pavanait sur des chemins confortables, j’avais commis beaucoup trop d’erreurs au sein de cette vie factice, mon âme était une vraie salope, on lui suçait les seins, et elle en redemandait, malgré la nuit artificielle on me faisait confiance, en ville on se battait pour me voir dans les théâtres où je jouais, les journées avec mes amis de bonne famille on se disait des vérités des banalités en pleurant sur nos sorts, l’abus de nombrils pulsant nos faux-semblants larmoyants, nos états d’âmes de riches, rafales inutiles, même les hommes-féminins qui me limaient tendrement me paraissaient trop bateaux trop faibles faux artistes, allez tire-toi finis ton oeuvre pourrie gâtée, décharge ta merde en moi, je la récupérerai et te la balancerai au visage, festivals et tournées, j’imitais les marquises célèbres dans des dîners abjects, me tortillant hihihi devant les snobs penchés, quelle actrice fascinante, je t’adore dans le rôle de, tu tournes en ce moment ? crever devant vous, voilà la gloire éphémère qui vous fait vibrer, m’écrouler sur ce parquet ciré, champagne ! quartiers chics, capitale de la mode, et soirées privées, pratique dans un taxi je baisse ma jupe, je me touche en rayant la vitre, taches de sperme sur les rideaux parentaux, ma mémoire me jouait des tours, les souvenirs d’une enfance convulsive me rendaient folle, je rêvais de mon père en colère, et je me réveillais et je vivais suspendue au-dessus des matins épars, sous le soleil rayons froids, j’attendais mes hommes mes cinéastes, et mes auditions me pressaient, la semaine je montais sur les planches, je décuplais mes forces, fignolais mes gestes faux, creusais les textes avant-gardistes, pleurant, minaudant, hoquetant, bavant des onomatopées dans des grottes sombres et subventionnées, moi et ma troupe intrépide fustigions les pièces de théâtre trop écrites, les ploucs et les arts populaires, plus pointu que nous tu meurs, cérébraux péteux, la hype company se répandait, se faisait mousser par le Tout-Paris, underground moisi de riches héritiers, nous déclamions des spectres figés, des aphorismes javellisés, à la fois bruyants et discrets, juste ce qu’il faut d’inaccessible, attirer l’attention, oh oui nous étions cultes, je passais ces semaines à me trémousser, je tournais quelques films qui me rapportaient beaucoup de fric, que je claquais sans pitié dans les boîtes de nuit et dans l’héroïne tendance que nous commencions à consommer avec mes amis-costumes, de vrais petits New-yorkais sans talent, privés de ville verticale, au mieux une cité-musée bancale, les week-ends je baisais comme une chienne, sur les plages normandes j’avais parfois honte de mon sexe rougi et cru, lèvres écorchées, nuisettes lacérées, ces queues multicolores me dévoraient l’estomac, je réagissais, je grognais le cul immergé dans une cuve de gnôle, puis je tapais des crises sur les trottoirs noirâtres, je tisais, en lambeaux, m’éloignais de moi, saccageais les proses des auteurs dépressifs, à l’air, me torchais avec les restes de pages qui dorment dans des théâtres sous vide, je me faisais vomir sur les plateaux de ciné, bile et journées remplies, devant des techniciens ignares et médusés, je déconnais un peu trop, alors j’ai voulu me reprendre en main, j’ai fait un peu de mise en scène, j’ai monté une pièce adaptée du merveilleux texte de Guillaume Apollinaire : Les onze mille verges, mais après la première les critiques m’ont laminée, les comédiens, mes pseudo amis qui jouaient sous ma direction, se sont enfuis en hurlant : tu es trop brouillonne ! alors j’ai abandonné, terminé ! terminé la théâtre le cinéma ! j’ai erré dans les rues, larmes et corsages, en plein hiver sous la neige j’ai tenté de me suicider je me suis jetée dans la canal Saint-Martin, ça a foiré, on m’a repêchée, alors je me suis enfermée dans mon appartement pendant des jours et des jours, buvant, m’injectant des doses d’héro de plus en plus fortes… et puis un jour ma mère m’a appelée, m’a annoncé que mon père était en train de mourir : alors je suis partie les rejoindre, je n’avais pas vu mes parents depuis des années, étudiante au Conservatoire d’art dramatique à l’époque j’avais claqué la tune du vieux comme pas deux, puis je m’étais débrouillée, ils ne supportaient pas que je fasse l’actrice… malgré tout je me suis pointée chez eux là-bas en campagne, dans ce manoir aux volets clos, grande bourgeoisie de province, sur le perron ma mère s’est littéralement jetée sur moi pour m’embrasser, dans la chambre en haut mon père était allongé sur le grand lit de riches douleurs, plongé dans le coma rongé par cette maladie incurable, toute la famille avait fait le déplacement, mes tantes mes oncles mes cousins, testament tant convoité, ils m’ont saluée, au dîner les silences fusaient, domestiques crispés, nos yeux perdus dans le poulet mariné, après le dessert j’ai dit à ma mère que je voulais rester quelques jours ici, je lui ai parlé de ma galère sur Paris, pas d’argent, elle a fait la gueule, yeux de broussailles, elle a accepté, le soir nous nous sommes retrouvées toutes les deux assises sur le grand canapé, elle lisait, je rêvassais en buvant du thé, elle s’est endormie sur mon épaule, je lui ai caressé les cheveux, tout le monde dormait dans la maison, alors je me suis rendue au premier, dans la chambre de mon père de guerre, j’ai allumé la lumière, j’ai essayé de lui parler, il ne bougeait pas, j’ai approché ma chaise, j’ai sorti le livre d’Apollinaire et j’ai lu quelques pages : au bout de quelques minutes il a ouvert les yeux, il m’a regardée, on aurait dit qu’il me souriait, qu’il appréciait ma lecture, un nid de guêpes me brûlait le ventre, alors j’ai continué à lire ces scènes crues et osées, et mon père pourrissant s’est mis à bander, j’ai soulevé le drap, la queue gigantesque frôlait mes cheveux, je l’ai caressée, il a écarquillé les yeux, il ne pouvait me parler, alors je l’ai avalée, je l’ai pompée, doucement, puis de plus en plus vite, il grognait, et souriait encore, lui qui faisait tout le temps la gueule, lui qui m’avait fait tellement de mal par le passé, lui qui m’avait humiliée frappée lorsque je n’étais encore qu’une petite fille, cet homme que j’avais détesté, cet homme toujours en colère, s’était, cette nuit-là, enfin apaisé, au fond de ses yeux jaunes j’ai vu flotter un drapeau blanc, cette nuit-là je crois qu’il était fier de moi, qu’il m’encourageait dans mes choix de vie, nous avions fait la paix, enfin… mais la porte a claqué ! ma mère est entrée pendant que j’avalais les toutes dernières gouttes de foutre, je me suis relevée en riant, j’ai craché par-terre, elle est devenue folle, elle s’est penchée sur mon père, elle a palpé son pouls : il était mort ! elle a voulu me frapper, elle hurlait : tu l’as tué sale traînée ! j’ai dévalé les escaliers et je suis sortie de cette maison maudite, mes oncles et mes cousins, réveillés par les cris, se sont précipités à leur tour hors du manoir, ils m’ont poursuivie un temps dans la nuit, j’ai semé ces imbéciles, et je me suis enfuie en courant j’ai traversé la forêt en remontant le temps, heureuse comme jamais car j’avais soufflé mon père comme une plume, ivre je suis partie empoisonner la vie, je ne faisais qu’une avec votre monde, partout et nulle part crevant les ventres angoissés je dévalais la vie avalais les jours, et le fameux testament a fait scandale : mon père m’avait légué toute sa fortune… alors je me suis jetée dans ma vie d’après !

(extrait du Dérèglement, éditions Sulliver, 2009)


 

2. Accoucher d’un cauchemar

J’avais beau essayer d’oublier ma vie, mon passé qui m’étrangle encore, je suis derrière moi, me pourchassant, comme un tigre changé en courant électrique, je dois me reproduire, je suis prête : mon ventre est énorme, et je traverse la forêt, je suis ce sentier qui mène à la voie ferrée, j’accoucherai seule, au bord des rails qui sonnent vrai, je suis tout le temps seule, il fait nuit, personne ne doit me surprendre, je pousse, pousse, fluides, et mille lames et pousse ! je m’ouvre, le sang et la merde se mélangent sur cette terre bouffée ! j’ai mal ! cet enfant vivra ! viens ! bon dieu viens, viens mais viens ! les étoiles creusent ma peau tendue comme un paquebot sinistre qui se déplace difficilement sur une mer sucrée et sorcière et tempête et mon col dilaté broie la terre : geste-prière, mes maux proviennent du ventre de la réalité, je continue, et pousse encore, et pousse nom de dieu : trou-démon, les drogues que je me suis injectées ne me font plus rien, aucun animal sauvage ne viendra me persécuter désormais ! un train s’amène, mon souffle discontinu provoque son déraillement, hurlements, puis plus rien, plus un bruit, une épaisse fumée noire, et aucun survivant ! les larmes-espèces se faufilent en dansant sous mes fesses et les mains-ordures de la nuit m’aident à extraire ce bébé, oh, mon bébé, oh, viens, je t’en prie, je vais crever viens mais viens les mains, les mains de la nuit que je croyais parfaites se changent en dix cadavres de rats qui me serrent, viens (la peau morte des siècles), viens, mon ange dégueulasse, viens, je t’en prie, mon petit prophète pervers, viens fouiller, viens, nous t’attendons viens torturer les hommes, ce sera la dernière fois, viens, et ils souffriront pour de bon, nous entendrons la couleur terrible de leurs cris dans nos coeurs de plâtre, je souffle un peu, regarde autour de moi : personne, les sources et les vipères se couchent, pendant que mon bébé traverse les strates émotives de toutes les femmes abandonnées, mon mari m’a déjà oubliée, je le sais je le vois souvent s’éclater avec des hommes et des femmes lors de partouzes insensées, j’ai installé une caméra microscopique tout au bout de son gland violet ! mon petit chou, p’tit enfoiré, viens mon enfant, grâce à mon miroir sulfurique que j’ai placé devant mon antre puant j’entrevois les parois puis la tête de mon enfant qui arrive, sa bouche qui vomit un poisson triste sur l’histoire avec un grand H, puis je l’entends, ma puce, il pleure il est donc vivant il est vivant, ça vous la coupe ça vous surprend, tremblez tas de cloportes suintez vos bouches souriantes et percez le ventre de toutes les futures mamans, le Sauveur est  là,  mon bébé mon bébé bébébébébébébébébébébébébébébébééééé ! je coupe le cordon et il est dans mes bras, je le regarde plus attentivement : il n’a pas mes yeux, autour de moi c’est la décrue des sentiments, le soleil se lève, je le regarde encore, les sacs plastique voltigent au-dessus de mes tétons, il a soif le gamin, et il se lève, s’écarte, craque une allumette, et me frappe, et me frappe encore, et brûle mon ventre flasque de toutes ses dents, me tire les cheveux me crie des ordures m’arrache les oreilles me donne des coups de pieds dans la tête, il me mutile, me traîne dans la boue, m’arrache les ongles et me frappe encore, me casse les jambes, ce n’est pas mon enfant, je viens d’accoucher d’un cauchemar, un vrai de vrai, un fou, un de ceux que je fabrique souvent, la nuit, quand ma vie se tient au bord du précipice, ce mioche immonde refuse de vivre, il aimerait tant retourner dans mon ventre, alors il l’ouvre, il me dénoue l’intestin le tire vers lui et se le met autour du cou comme une écharpe, puis il s’acharne à me vider, organes jetés vers les fossés, côtes arrachées et utilisées comme matraques, il souffle, et me vide, me vide, il se faufile dans mon corps, s’installe gentiment, se recroqueville, recoud mon ventre de l’intérieur, et s’endort enfin… je me lève, le ventre rond, je m’en vais, les hommes ont eu chaud, la crise est terminée, pour le moment, mais ne vous réjouissez pas trop vite : un jour je retournerai en ville et j’accoucherai encore, plusieurs fois s’il le faut, je libérerai mon petit monstre, il se mêlera à la foule sordide, et vous serez assassinés, l’un après l’autre : car la nuit est un être multiple, les mères de famille sont des astres sanglants et pleurent souvent quand elles se réveillent : je suis une femme seule, et mon monde n’est pas encore né.

(extrait du Dérèglement, éditions Sulliver, 2009)


 

3. On me nomme le Poème

Je suis l’Ombre absolue

L’Ombre aux mille visages : votre ultimatum cru

Le Bourven me nomme le Poème

Je suis la lueur d’espoir au fond de vos gorges ensanglantées et ma croix glacée en obus gentil défonce les murs décrépits qui strient des années d’immobilisme

Je suis l’absence qui se sucre sur votre dos le fantôme pourrissant je suis votre renoncement alors courbez-vous proprement triste effort pour vous imposer travail paraître se battre pour réussir dans la vie plaire à vos parents qui ne vont pas tarder à claquer le confort le rien-penser le chacun pour sa gueule congés payés abonnements crédits et voter et crier seul entreprendre ne rien comprendre dénuement anesthésie générale quel beau dimanche les arbres dansent face à la mer hurlante : effroi rêves défaits mines blafardes gris sentiers plus d’espoir nausées persistantes l’enfance s’est envolée : il serait temps de vous pendre à ces branches émancipatrices

Je suis l’antenne du doute réceptrice de vos ondes radioélectriques de ces flèches de chair tirées depuis les quartiers populaires où l’on se noie encore maquillé dans un enchaînement de couleurs primaires familles bloquées trahies petits et grands frères poussés à se taire face à cette société qui rejette ses ouvriers et ses fils d’immigrés : je me terre dans vos foyers au sein de vos bandes de potes la rage la haine qui monte j’attends que tout explose j’épouse vos ventres de créativité qui ne vont pas tarder à s’ouvrir

Je suis une pluie sincère qui tombe la pauvre prière délavée d’une femme adressée à elle- même le bilan d’une mère qui reste à genoux devant son lit d’angoisse sur lequel repose le cadavre de ces journées de travail éprouvantes et inutiles : les larmes acides roulent dans la chambre et brouillent les pistes elle se relève et se met à jouir à voix haute sans se toucher alors la corne de ses paumes produit un vrai début de lutte : future brutalité animale d’une beauté qui renaîtra de ses cendres

Je suis l’autre le voisin sans âge qui ne vit plus qui s’ennuie en s’abîmant la voix qui se mure dans un silence de résigné seul crachant une poussière somnifère sur l’écran de son ordinateur au moyen duquel il se croit relié au reste du monde solitude plus solitude plus solitude : comment survivre parmi nos ordures high-tech je suis sa solitude pesante ce mal-être toxique qui se mêle à l’air de son studio qu’il inhale en sanglotant lorsqu’il se fait à bouffer devant la télé allumée

Je suis le métal froid des luttes de classes avortées le sentiment d’abandon la tornade rancunière qui ravagera ces beaux quartiers habités par d’ex-jeunes « situationnistes » qui ont viré de bord qui se sont métamorphosés aujourd’hui en notables centristes ésotériques réactionnaires pelés catholiques mangeurs de bulletins de vote-opium entrepreneurs de pompes funèbres politiques contrôleurs penseurs cyniques rhétoriciens et professeurs pisseux de bonne conduite qui n’ont jamais fréquenté un ouvrier vulgaires tartuffes faux marxistes vrais suceurs d’évangélistes créateurs corrompus d’axes de biens, les donneurs de leçons de morale nagent le dos crawlé dans un bassin de surconfort, ça grouille ça frime ça pleure ça s’extasie ça consomme de la culture dans ces familles dans ces quartiers dans ces villages friqués sans âme ou l’on rêve de sécurité de faire carrière de vendre de l’art de l’histoire de l’humanitaire du café du vent ou de la purée

Je suis cet enfant hyperactif en colère qui se ruine la santé en déchirant ses habits de tristesse qui brise les vitres et pénètre dans les dortoirs militaires l’enfant qui dès que ses veines diurnes palpitent se rue dans la forêt dramaturge afin de récupérer son placenta inoxydable qu’il aimerait tellement balancer à la face mauve-rugueuse des adultes en colère ceux qui se méprisent sur ce trottoir blanc qui se crachent des clopes et des becs de gaz à la gueule

Ton ombre, mon ami, je suis ton Ombre aux mille visages !

Et le regard de ce cimetière que tu ne veux plus croiser tous les jours à la même heure quand tu essaies de terminer ta nuit dans ce train de banlieue fétide

Moi je suis l’atome qui se cogne le détail qui flingue tes certitudes je suis le chemin de fer qui parcourt la partie insoumise de ton cerveau et qui mène au sommet juteux sur lequel on s’appuie en laissant des traces salées d’underground suspect ah les regrets ah laisse-toi faire abandonne tout reviens à ce que tu aimais vraiment

Je suis ta came le bourrin que tu t’injectes au soleil couchant sur cette dalle de béton ton crack d’arc-en-ciel en goutte d’or je suis ta langue qui après la fête lèche goulûment le reste de mdma éparpillé sur la petite table-rambla je suis ta main violette qui cherche à tâtons l’interrupteur qui allumera la lumière blanchâtre de ton devenir

Je suis les quatre saisons réunies le monstre froid d’une matinée pluvieuse le Cerbère planqué derrière les rochers mille fois escaladés par des randonneurs aux fémurs pulvérisés la tarentule qui grimpe le long de tes jambes de feuilles mortes le vampire sadique qui revient tous les mois de mai te sucer la cervelle

Je suis le révolté criblé de balles de dettes et de mauvaises pensées qui se glisse entre les mailles d’un filet-patrie oppresseur : la bombe puissante que tu places dans ton ventre et qui explose enfin en plein c?ur de cette tour des affaires

Le Poème, je te dis ! l’Ombre inconnue qui fait le tour de ton corps !

Je suis l’entonnoir de Dante dans lequel tu te vautres en crânant : la plongée est joyeuse les parois te caressent les fesses le paysage dégouline et tes yeux de touriste en redemandent puis au bout de quelques kilomètres ça se gâte : arrivé au neuvième cercle tu dois faire un choix : si tu es libre absolument libre comme tu le prétends alors tu produiras ta propre poésie-vérité bien évidemment, mais si tu es un véritable Résigné tu ne pourras plus faire demi-tour face au mur face au miroir ne pouvant le briser correctement tu finiras par te suicider évidemment

Je suis yo soy I am JJJJJEEE SSSSSUUUUIIIIIIIS :

L’homme qui gueule plus fort que la ville ! le lac gelé qui renferme tes rêves de liberté ! le crash de cette voiture ! ce rire satanique ! cette immonde blatte ! le calcul ! le recul ! le tracé ! ce théâtre ! le Mal ! le désert ! ton chaos ! je suis ton truquage ! ton mirage ! ton horloge arrêtée ! ton ours brun ! ton bateau ! ton radeau ! je suis ton domaine ! surtout pas ton poème ! ta masure ! ton usure ! ton exercice ! ton charme ! ton caveau ! ton exhumation ! ton martyr ! ton écharde ! ton exode ! ton invention ! ton aventure ! ta force ! ne me tue pas, le Bourven, ne me noie pas dans cette baignoire ! écoute-moi ! ne me fais pas de mal ! tu le regretteras ! il est interdit d’exterminer les Ombres !

Je suis un orage terrible écoute un orage qui te broie le crâne qui te foudroie sur place

Je suis une saloperie de mythe ton compte est bon mon salopard je te brise la colonne vertébrale j’entends que dalle coincé là dans ce rade fardé je crisse mes ongles sur le zinc en lynchant des mots lugubres

Je suis une sorcière ne bouge pas ah je te tiens une roturière prostituée du cosmos paumée drôlesse une espèce de sage-femme en manque

Je suis Louise Michel la lionne je suis une ville renversée une commune un tombeau maintes fois profané, justice pour mon coeur-cratère ! justice pour mon coeur de lierre ! justice ! verve du Poème !

Je suis une usine, une fabrique de silences et de guêpes rimbaldiennes, qui filent des boutons en forme de fines diatribes contre le mensonge mais moi je ne suis pas dupe : l’humanité se prépare à déménager

Je suis le fantôme embourbé dans le réel-nausée mais la Terre est prête à m’accueillir, malgré son emploi du temps surchargé

Je suis un monde agonisant dans une baignoire

Un monde en pleine crise cardiaque

Tu me noies comme un chaton, mais laisse-moi terminer ce que j’ai à dire je t’en prie :

Je t’aime le Bourven oui je sais tu ne me crois plus

Le Poème décline comme votre société tapageuse

Faites place aux Ombres plus modernes que vous Terriens miséreux

Je suis surhumain : je ressemble à un livre fangeux dans lequel

On peut lire des ordonnances sismiques et une rengaine qui fait je suis je suis

La partie immergée de mon désespoir équivaut

À un milliard de vos tragédies humaines intemporelles et infinies

Tu ne peux même pas imaginer de quoi j’aurais été capable

Si tu m’avais laissé la vie sauve

Mais tu ne veux pas le savoir car tu es comme les hommes que tu fustiges

Tu assassines tu écartes tu enfermes les génies les douleurs les miroirs accusateurs

Suicidaire ! suicidaire ! reste seul, reste sourd !

Ha ! maintenant je vais nettement mieux

Mon enveloppe charnelle s’évapore

Mais yeux éclatent comme deux bulles de savon

Ma langue chargée s’infecte

Mes mauvaises pensées enflent

Mais je ne te hais point le Bourven

Car tu m’as donné un nom

Que j’ai saigné jusqu’à plus soif

Un nom merveilleux qui m’a permis de m’évader

Un nom qui a multiplié mon corps insondable

J’étais cette Ombre absolue

J’étais le Poème

L’Ombre aux milles visages : votre ultimatum cru

(extrait du Dérèglement, éditions Sulliver, 2009)


 

4. Le Dérèglement

 

La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile (…) La poésie doit avoir pour but la vérité 

pratique.

Isidore Ducasse

 

…Je suis un héros de roman, un vampire, un voleur, un écrivain, un gosse, un comédien, un genre de serpent littéraire !

 

J’avais beau prétendre saisir les choses de ce monde au vol (ces choses que je faisais semblant de connaître), qu’est-ce qu’ils savaient de moi, les autres ? J’écrivais, mais je me trompais, j’attrapais les mots, jour après jour, je m’évadais vers ce lac de solitude qui me convenait, puisque je ne pouvais m’y noyer. Aujourd’hui je fais semblant de vivre, et mon c?ur saigne sous les coups des Ombres qui me narguent sans cesse les nuits froides où je meurs enivré, singer l’espace et faire croire à l’inspiration, mais il n’y a plus rien car je grandis je ne vaux rien, et ma lucidité est un poignard, je me déplace dans votre monde mon âme demeure en sursis sous les nuages noirs, j’ai beau prétendre saisir les choses de ce monde au vol, je ne les comprends pas je ne les ai jamais comprises, les jours défilent tristes je dois me faire une raison : je ne suis bien nulle part, les montagnes immenses de mon enfance n’existent pas, elles ne sont que de vagues souvenirs de vacances de randonnées et de peurs secrètes, j’ai tant erré seul entouré de gens esquintés qui ne m’apportaient rien (c’est ce que j’ai cru, orgueilleusement), aujourd’hui je reste seul à me maudire, en me prenant pour quelqu’un qui n’a jamais existé. Les artistes ravalent leurs oeuvres sans faire de bruit… Mais… J’entends des gens qui soupirent, tout près de moi. On m’espionne ? Ombres maladives, c’est bien vous ?

 

Je vais au travail : place Denfert je dois encore attendre le bus une petite demi-heure, je décide de marcher un peu, mon manteau est ouvert et le vent froid craque mon pull et étrangle ma peau et mes côtes, le soleil est déjà haut mais il est timide comme déposé là sagement sur les trottoirs troués de ce boulevard, alors je m’écarte pour éviter les touristes ahuris je prends la tangente : rue Daguerre il y a foule je me faufile entre les guitaristes et les fromagers du dimanche, j’entre dans une boutique de disques et j’achète comme ça un vieux Django Nuages et le premier album du Wu-Tang clan, à la sortie deux militants de la gauche-droite-centre me tendent un tract, on discute un peu je leur dis que le vote ne changera plus rien désormais, que l’insurrection est la seule solution, qu’ils ont beau causer chercher moi je leur dis qu’il faut songer à l’auto-organisation, ça c’est l’avenir ! la Commune messieurs ! ha ! si vous voyiez vos gueules ! ces arrogants me sourient vaguement bien sûr, ils ne comprennent pas ce que je bredouille malgré ma bonne humeur. L’automne-sacrifice se confirme et les passants s’affolent en tentant de secouer leur pauvre routine, au mieux cette conne s’évanouira ! et puis ces votants-séniles ces agonisants qui font leur marché en braillant sur leurs enfants, rentreront chez eux et se coucheront comme des fusillés ! elle est belle ta routine que tu souhaiterais me voir adopter ! Les rues sont des pastels acides : je m’y vautre en chantant, de petites sphères énergisantes rebondissent sur les pierres dans les pentes sévères, sur les murs je croise deux ou trois graffitis un peu trop stylés, je balance mon mégot de clope sur une affiche politique, les jours se déroulent et les gens attendent la fin, moi je tente de me mirer dans l’eau pourrie d’une énorme flaque et je me marre comme un mort-vivant fêtard, je balance une caillasse et remarque que les ondes-demoiselles sont de tristes cerceaux qui toisent les riches et les cadavres-baigneurs, au centre de la place je caresse la pierre le socle sur lequel stagne un lion lisse et sombre qui refuse de dévorer cette foule pressée, oh oui ! mes Ombres sont de retour ! elles dansent tout autour de lui, cérémonie vaudoue, je ne les ai jamais vues comme ça en plein jour, elles ne ressemblent à rien de connu rien d’entendu ce sont des voix qui s’entremêlent, vociférant crachant des lyrics acides, deux d’entre elles essaient de mordre des rideaux de fer et des carrosseries de voiture mais elles s’arrachent les dents et me les lancent en hurlant, celles-ci ont des visages d’enfants tétanisés qui soudainement se métamorphosent en têtes de vieillards philosophiques, la haine et la joie leur rompent le dos elles se contorsionnent pétrissent les nuages en urinant sur leurs bébés endormis dans des landaus innocents, d’autres sortent des couteaux et s’égorgent puis se réincarnent en faucons crécerelles afin de squatter les nids des anges, d’autres encore s’émasculent deviennent des femmes et brûlent leurs maris de brume pour partir à la conquête du monde, des femmes baby dolls se fissurent s’offrent scintillent et dessinent leurs ancêtres sur les murs blancs, les enfants se serrent en récitant des prières lubriques et dévastent les limbes de notre civilisation en crevant leurs pustules de contes de fée… les Ombres s’embrasent et jouent à me foutre la trouille en pleine ville, transperçant vos yeux de passants brouillés : alors le décor dans lequel vous évoluez se transforme légèrement, juste ce qu’il faut pour vous changer en simples révoltés du quotidien… Elles repartent sagement et plus rien… mon bus arrive… Sur l’autoroute collé à la fenêtre, nous passons devant l’énorme marché de Rungis, et je me dis que le bus est un camion réfrigéré, pendant ce temps dans ma gamelle deux salamandres amantes dévorent mon déjeuner. Et puis la journée de travail.

 

Cauchemars d’hommes luttes perdues d’avance calme-toi

Saute dans le vide rejoins-nous vite les Ombres t’attendent

Berceaux limites trouilles de chemin de brumes épaisses

Le Résigné est un criminel le jour ne dure jamais

 

Le soir, je suis mort de fatigue, mais je ne veux plus m’endormir, je m’allonge près de H. qui dort depuis plus d’une heure, je la regarde respirer, j’aimerais tellement lui parler, maintenant, et même l’épouser, à l’instant : j’embrasse sa nuque, elle est en nage, elle est si fragile, si je soufflais sur son corps celui-ci se changerait immédiatement en une myriade de papillons aveugles, si j’accepte mon présent, si je me projette dans le futur en homme vivant c’est de sa faute, et malgré mes pulsions d’autodestruction, elle sait très bien que j’ai besoin d’elle, même si je me la joue indépendant libre et fou, j’ai besoin de construire quelque chose parce que nous sommes une sorte de tout, je me lève et me dirige vers la fenêtre ouverte et je fume une cigarette, au-dessus de Paris je peux nettement distinguer des phasmes fantômes qui se trémoussent dans le vent et la nuit s’étend comme un destin hors du commun, je songe au commencement, à la poésie- vérité que je m’efforce de vous dévoiler, j’allume la chaîne j’écoute ce vieux Neil Young et ma fenêtre a des accents d’auto-stop.

 

Je termine une bouteille de whisky, sous notre lit des chiens hideux copulent. Je me recule trébuche et me fracasse le crâne contre la table basse : le langage serait-il mon devenir ? Un ventre chaud un rêve un rêve. Ma douce, entends-tu les Ombres qui bavardent tout autour de la ville, entre mes pieds froids et le parquet ? En osmose, décadences,  précaires existences,  vastes champs,  couleurs réarrangées,  sources, découvreurs de continents, les signes sont dehors, dehors, la révolte, et les cris, le réveil, le réveil, LE RÉVEIL ! Laissez-moi tranquille ! Mes ombres mes ombres mes ombres ooommmmbres ! ces personnages délirants qui m’empêchent de dormir, qui vous frôlent souvent. Une tornade approche ! Ce sont elles qui arrivent ! Elles me kidnappent !

 

Mon âme se détache lentement de mon corps trempé planqué là sous une table en fer forgé, je suis dans une pièce immense toute verte, les quatre murs lézardés me rassurent, des milliers de tuyaux en caoutchouc recouvrent le sol et m’empêchent de marcher, un spot m’aveugle, je saigne du nez, je me trouve dans un tribunal.

 

Crise :

Toutes ces littératures qui s’amassent chez moi, tous ces livres empilés, forteresse d’infini qui me juge, nom de dieu je suis fait, le verdict est sans appel : je suis condamné à dévorer ces pages sur-le-champ, une à une, sans m’arrêter, grailler comme un dingue les bibliothèques du monde entier, alors je m’exécute, pas le choix, je me goinfre, sans dégueuler, tout y passe, même mes propres livres, vite, plus vite me crient les Ombres, j’avale les mots, les concepts, la poésie que je mâche sans broncher, en boulimique, j’y prends goût presque, j’avale et j’avale et la nuit tombe une dizaine de fois, les Ombres s’envoient en l’air devant moi, se reproduisent, comme des personnages romanesques, des contes se dessinent, des légendes apparaissent, j’entends vaguement des tirs et des cris provenant du dehors, mais je ne moufte pas, je ne peux participer au Grand Soulèvement, je dois rester ici, chez moi, continuer à tout manger, on m’apporte d’autres palettes de livres, pas de répit, j’obéis sans discuter, si ça se trouve on me libérera plus tôt, pour bonne conduite, ha ! encore ? merci, merci, mais oui j’ai faim, je vous jure que j’ai faim !… Attendez-moi, dehors ! Car le langage est mon devenir !

 

Silence… les Ombres se sont enfin endormies, après des jours et des jours d’orgies de fiestas bruyantes… Alors je décide de m’évader… Je saute du vingt-et-unième siècle, mais malheureusement j’atterris à plus de 500 kilomètres de la ville survoltée !Perdu au milieu d’une dizaine de volcans sages et scrutateurs, dans le nowhere land d’Ossang, le pays des brumes matinales accrochées aux orgues de basalte, cette terre de petites fleurs bavardes et sauvages qui virent pousser ma jolie H., lorsqu’elle n’était encore qu’un tilleul barbare incurvant doucement son ombre sur les puys zombis.

 

L’âme du poète contemporain est une mélodie brutale

L’arme est brandie le livre d’une vie écarlate et l’oraison

Sachant fort bien m’autodétruire j’envisage l’avenir en horizons

 

Dans une station-service déserte je réussis à voler une voiture puissante, le soleil se couche et je fonce comme un dingue : oh oui j’aime ça je fonce je fonce sur des routes tortueuses de montagne, je n’imprime plus le temps et le paysage ! je fume je bois oubliant ma vie d’avant essayant de chasser de mon esprit ces Ombres perverses ! oh oui je fonce la rage au ventre la même que vous tous ! mais ma cigarette vient de tomber par terre, je me baisse pour la ramasser et je relève la tête, et là j’aperçois un cheval posté sagement au milieu de de la route à cinquante mètres droit devant ! j’appuie sur la pédale de frein je vais le percuter je klaxonne il ne bouge pas nooon ! il n’y a rien à faire je n’ai pas le temps de m’arrêter ! le choc est brutal mon véhicule est dévié violemment embardée hurlante ! et je percute un platane… Puis plus rien pas un bruit, nuit-carnage comme on dit ! je reviens à moi… : tout ce sang, c’est inimaginable… j’arrache ma ceinture de sécurité et je sursaute ! la tête du cheval est posée sur mes jambes engourdies… je crie ! mais le sang qui s’est répandu dans tout le véhicule n’est pas le mien, j’ai littéralement éclaté cette bête : lambeaux de cuir accrochés aux vitres brisées boyaux éparpillés, je me débarrasse de cette lourde gueule et je sors, je me regarde dans le rétroviseur : mon visage est rouge affreux, cette bête m’a maquillé comme un clown !alors je m’en vais en blaguant, je quitte ce bain de sang ce cheval rieur au ventre ouvert oui je marche tranquillement, derrière moi le soleil se lève autrement. Je traverse un pré puis je ne sais plus où je suis, je me demande même si je n’ai pas péri, tiens tiens je vais marcher dans ce corridor mal éclairé, TIENS !

 

J’évoluerai par-là, dans ce champ (de bouches cousues) :

Les nouveaux départs, les songes, les fièvres s’estompent, les contagions, les sources, les sourires, les chiens hideux sous ce lit, mes yeux ne voient plus votre monde, les drames, les nouveaux départs, les nouveaux départs, les fruits, la jeunesse carbonisée, les routes, le temps qui file, les petites danses, les écoliers apeurés, les sueurs, les montres cassées,les cathédrales, les signes qui ne trompent pas, les destins, le refus de la marchandise, les esclaves aux ventres recousus, le monde brutal et les habitants qui se fendent en deux, se retrouver et s’expliquer, il vaut mieux mourir, se servir d’une vie dense, s’écarter de la danse et de l’ennui, les regrets en pupilles dilatées près du casque perdu sous le pont de pierres devant les miroirs brisés derrière la planète adultère qui s’envoie en l’air avec des cadavres adolescents, je trompe mon monde, et cette triste époque que j’aime pourtant, et qui me dit :

 

Prends ton temps mon ami

Ne brise plus ton enfance

Enfonce tes milles sexes dans ces terres d’électricité

Tu aimerais pulvériser ces planètes lointaines, pour t’entraîner ?

Mais elles sont inoccupées puisque tu t’entêtes à prier au creux des cimetières

Es-tu devenu cet homme aux yeux tristes ?

Celui qui hantait tes rêves d’enfant

Prends ton temps mon ami

Mais sois là-bas rapidement

 

Je me relève, agrippant l’oxygène et la poussière, oui je vais m’en sortir… Et comme on dit dans notre monde : tout est bon à prendre ! Le Dérèglement ne s’en prend qu’à moi, soit ! J’égorgerai le ciel ! Je suis un vampire ! Tout est bon à sucer : sucres, entrailles, larmes de femme, édifices religieux, dos courbés, secrets inavoués, dépendances.

 

Je terminerai par-là, dans ce champ (de bouches cousues) :

Libre, faire, chasser ses ombres, ouvrir, s’ouvrir les veines, jouir, se délecter, se goinfrer et vomir, user, la roue tourne, le soleil est presque neuf, plaire, et prendre du recul, s’ouvrir la haine, ou le ventre d’un cheval stupide, les sens multipliés par cent, lire et laisser reposer, juste et vrai, et menteur, je m’écroule dans ce champ, traire les étoiles, traîner son mal-être, ajuster son rire, crouler sous des songes-papier, faire, fers, les mains se dessinent et le mal, bien fait, trouver le monde, non autorisé, faire semblant de rien, jouir enfin, écarter le temps, s’entendre, se trouver drôle, se mouvoir et permettre, applaudir, laisser reposer encore, juste et vrai, le soleil est presque neuf, manger les livres et changer d’avis, s’ouvrir la haine, je m’écroule sous cette voûte, changer d’avis, lire quelques frasques courtes, je m’écroule, le champ de mes peurs, échanger nos rêves, rencontrer la nuit, tout est luisant, le firmament, changer de douleur, sentir le vent, je m’écroule dans ce fossé de glaise près des fantômes rancuniers, saluer les passants, s’éteindre en grinçant des dents, s’ouvrir les veines, ou le ventre d’un cheval stupide, le temps est un leurre, changer de bonheur, écarter les salauds, se réunir et se mouiller, je m’écroule, se dire que les mots sont vivants, trahir son rire, plaire, et ne jamais ressentir, calquer les Ombres, jouer à se perdre, et jouir, trouver le combustible, et vivre, et brûler les âmes, changer de compartiment, lire les mots du vent, s’ouvrir les veines, ou le ventre d’un cheval stupide, ou le ventre d’un cheval stupide, rester planté là sur un chemin et trouver un monde nouveau, se rendre compte qu’il est trop tard, le sinistre présage, sentir le temps cru, il est trop tôt pour partir.

 

Le Pays des Ombres ? peut-être que tu y es en vrai

Peut-être même que tu resterais si tu le voulais

Les Indes dévastées la nuit-carnage comme tu dis

Le sacrifice oblique les ventres de mots

Le bonheur ne se trouve pas dans ce pays

Mais la révolte oui

 

Quand je m’approche de la mort les mots semblent me manquer, il me faut alors reculer. Et boire vos rivières, à la surface desquelles flottent encore les cadavres de notre jeunesse, mais les histoires ne s’inventent plus (nuit-carnage) sous la terre j’entends les hommes traverser leurs démons en criant, je m’écroule dans un champ… Les Ombres m’ont retrouvé, elles se mettent à courir dans ma direction en poussant des cris effrayants !

 

À table, à table, le dîner est servi !

L’humain a l’air appétissant, nous le dévorerons en dansant !

Il se jette dans les bras crispés du temps 

Ses ailes et ses cuisses sont bien dorées

L’eau à la bouche le sang est glacé son âme endormie

À table, à table, le dîner est servi ! 

 

Le Dérèglement est un monstre en voie de disparition, sur le mur noir d’une chapelle j’écris à la craie que nous sommes en voie de disparition, je cueille des cauchemars cueille des fleurs lacérées par les lames de rasoir, je me perds dans la montagne, des hommes-guerriers faisaient leur toilette dans cette grotte humide avant de partir à la conquête des cerveaux et des terres pacifiques, le calme nous le touchons loin de la ville j’essaie de ne rien dire, évoluant dans ce présent comme une croix plantée dans cette terre aride déjà recouverte d’une couche de sédiments (une époque) quand je rêve j’ai l’impression que mon corps se colle à vos corps de lecteurs en mouvement. Les Ombres me rattrapent.

 

Mais le Temps est un véritable incendie, les pierres tombales les sommets usés je ne peux plus faire un pas, épuisement érosion, elles m’encerclent, elles sont toutes là : la Tueuse le Fuyard le Chien Muet le Cinéaste le Pêcheur l’ Actrice la Femme enceinte le faux Pluton l’Enfant aux yeux rouges le Poème ressuscité, et les autres les mâles les enfants les vieillards, ils sont en colère et bavent énormément, une femme-sorcière me dit qu’elle se réserve ma tête elle me dit qu’elle veut savourer ma cervelle en solo…

Je suis coincé… D’accord !

Je suis prêt, finissons-en !

Alors les Ombres se rapprochent en grognant en agitant les bras et les pieds,

et se penchent en sortant leurs griffes,

et se jettent sur mon corps paralysé

 

De toutes les façons, vous me recracherez en pépins

Et je renaîtrai plus fort qu’avant.

(extrait du Dérèglement, éditions Sulliver, 2009)

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