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L’enfant.
I.
Le juge est là qui me regarde.
Il sait ce que je devrais faire.
Je prends toutes les postures que je peux, même les plus ridicules, pour me cacher de lui.
Je cours tout autour de lui – immense, terrifiant.
Il me terrifie.
Le regarder, et le laisser me voir, signifierai m’arrêter de courir. Etre immobilisé. Etre immobile, c’est être mort. Je ne peux supporter l’immobilité. Je veux plus, toujours plus.
Je veux avoir raison.
J’aimerais tant avoir raison de courir.
Si j’arrive à avoir raison, alors je ne suis pas ridicule de le faire.
Si je ne suis pas ridicule, alors je participe de la conscience collective.
Si je participe de la conscience collective, alors je vais de l’avant.
Donc j’ai raison.
Aller de l’avant, c’est courir.
Tous ceux qui sont immobiles sont morts, et moi je ne suis pas avec eux, je suis contre eux.
Eux, ils ont tort.
Tant que je suis avec et contre, je ne suis pas seul, je n’ai pas peur.
Tant que j’évite ma peur, je suis vivant.
Tant que je tourne autour du juge, je ne suis pas mort.
Le juge me regarde. Il sait ce que je devrais faire.
Je sais aussi ce que je devrais faire.
Mais si je le fais, alors je vais mourir.
Si je suis mort, ça ne sert à rien que je reconnaisse le juge.
Je serai dans le vide.
Je serai inerte.
Tant que je tourne autour du juge, je me mens à moi-même, mais je participe du monde.
Quand je l’aurai regardé, je serai peut-être dans le vrai ; mais je ne participerai plus du monde.
Ma conscience me couperait.
Là, je tourne autour du juge.
Je tourne en rond.
Si je tourne en rond toujours au même endroit, alors je suis comme mort.
Si je reste vivant, alors j’en meurs.
Si j’accepte de mourir de ma mort, je serai coupé pourtant.
Il ne me reste qu’une seule solution : rester honnête.
Je tourne en rond.
Ni mort ni vivant, mais je sais que je suis quelque part et que j’arriverai bien à rejoindre quelqu’un.
Le juge est si dur. On dirait qu’il est hargneux.
Je tourne en rond autour de lui pour le polir.
Le rendre poli.
Pour l’instant il pique trop.
Il va me détruire.
Quand il sera plus doux, je pourrai le regarder sans qu’il me déchire.
J’arrêterai de tourner en rond.
Aller de l’avant pour l’instant pour moi c’est le polir.
Le rendre aimable.
Pour l’instant il n’est pas aimable.
Ni aimant.
Il n’a même pas de compassion.
Ce juge juge, mais il ne comprend pas.
Il ne veut pas.
Il a tout pouvoir de juger, et il use de son pouvoir de jugement avec férocité.
C’est un juge de pouvoir. Il peut, et il m’a attrapé dans son pouvoir.
Moi, je ne peux plus rien.
Quand le juge sera plus qu’il n’aura, alors il me libérera.
Et nous pourrons aller ensemble, comme avant, comme il y a longtemps, en regardant ensemble dans la même direction.
II.
Je prends un chemin de traverse.
Je suis à une croisée de forêt, avec l’envie d’aller sur la gauche, parce qu’il y a là le coeur.
J’ai emporté des petit pois, et les écosse en chemin.
Une ombre s’assoit derrière moi pour que je ne reparte pas encore.
Et je ne le souhaite pas…
C’est mon second passage en cet endroit.
Je l’ai retrouvé après avoir cherché beaucoup, douté un peu.
Je me suis souvenue d’une chose oubliée, et je l’ai vue, par un hasard implacable, se frayer un passage là, devant moi.
Il est là.
Il me regarde avec douceur, et me juge comme on prêche – avec humanité.
Il est surpris de me trouver là.
Je ne vis pas encore ici, je suis un peu plus loin, du côté des anthracites ; incorruptibles, sombres, brûlées.
Mais je ne suis pas loin.
Il regarde ce que je porte avec moi, et constate que c’est l’heure des mises à jour.
Il aperçoit des sourires, et caresse l’ombre qui s’est assise derrière moi.
Il me rappelle que je recommencerai à mettre des formes sur le silence qui m’a envahie.
Que je recommencerai à mettre des formes en mouvement…
Je suis surprise aussi, et ne sais que lui dire –
j’aurais voulu dire tant de choses, sa douceur m’interrompt.
Je n’ai pu que répondre que j’avais avant à m’occuper de ce que je porte.
En partant il me dit qu’il est passé à la seconde étape, et qu’aujourd’hui il est tranquille.
Il ajoute que c’est une belle rencontre, que nous nous recroiserons.
Je vais en avant un peu encore, m’assois sur un bord de chemin près d’un feu éteint, et pense.
Le prêtre ne me juge pas.
Le juge ne me m’interrompt pas.
J’ai le droit.
J’ai le droit de dire.
J’appelle douze témoins, douze témoins du malheur passé ou à venir, à dire qu’il faut être entendu.
Les témoins me répondent, et l’appel est lancé.
Lancé pour la paix, cognée à toutes portes.
Lancé pour la reconnaissance, et l’autre, l’implacable est sorti.
Chez moi, il n’y a plus droit de cité pour les coups d’arrêt sans sortie.
J’excuserai toute atteinte, mais la voudrai soignée.
C’est ouvert à clef.

 

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